RESSOURCES

Des dizaines de pesticides détectés dans l’air

Entre 40 et 90 substances actives sont quantifiées chaque année, selon une base de données inédite

L’air que respirent les Français n’est pas seulement chargé en particules fines et gaz toxiques issus des activités industrielles, du trafic automobile ou du chauffage. Il est également pollué par une multitude de pesticides utilisés principalement en agriculture.
Pour en mesurer l’ampleur, Le Monde a consulté la base de données Phytatmo rendue publique, mercredi 18 décembre, par Atmo France, la fédération des Associations agréées de surveillance de la qualité de l’air (Aasqa). Elle compile pour la première fois quinze ans de mesures de pesticides dans l’air. Entre 40 et 90 substances actives (herbicides, fongicides, insecticides) sont détectées et quantifiées annuellement à l’échelle nationale. Pire, certaines sont interdites depuis plusieurs années.
Les concentrations détectées sont très variables, de l’ordre du nanogramme par mètre cube. A la différence des particules fines ou du dioxyde d’azote émis par les véhicules diesel, les pesticides ne font pas l’objet d’une surveillance réglementaire dans l’air. Il existe seulement des limites à ne pas dépasser dans l’eau et l’alimentation. Pourtant, lors des traitements, mais aussi sur des durées plus longues, les produits phytosanitaires peuvent être transférés dans l’atmosphère par le vent, par érosion éolienne ou des sols ou encore par volatilisation.
« Jusqu’aux années 2000, on pensait qu’il n’y avait pas de pesticides dans l’air, donc on ne s’y intéressait pas », commente Emmanuelle Drab-Sommesous, référente pesticides à Atmo France. A l’instar d’Atmo Grand-Est – dont elle est la directrice – ou Nouvelle-Aquitaine, certaines associations régionales ont commencé à les surveiller en 2002, quand d’autres, comme Qualitair Corse, ne s’y sont mis qu’en 2016.

Glyphosate pas recherché

La base Phytatmo recense les mesures réalisées par l’ensemble des Aasqa entre 2002 et 2017. Au total, 321 substances actives ont été recherchées et 6 837 prélèvements effectués sur 176 sites permanents ou mobiles répartis en zone rurale ou urbaine.
Atmo France a analysé les résultats des sites permanents sur la période 2015-2017. Ils permettent de dégager les dix pesticides les plus présents dans l’air au niveau national. On y trouve quatre herbicides (pendiméthaline, triallate, s-métolachlore, prosulfocarbe et diméthénamide) utilisés principalement sur les céréales, trois fongicides (chlorothalonil, folpel, cymoxanil) et deux insecticides (lindane et chlorpyriphos-éthyl).
Certains sont bien connus. Ainsi du folpel. Utilisé contre le mildiou, « le fongicide de la vigne » est classé cancérogène, mutagène et reprotoxique probable par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Selon la dernière étude d’Atmo Nouvelle-Aquitaine, publiée en août, la concentration en folpel a même augmenté en 2018 pour atteindre une moyenne hebdomadaire de 11 nanogrammes par mètre cube (pour une limite de détection à 0,24 ng/m3) dans le Médoc, haut lieu de la viticulture française, mais aussi à Bordeaux (2 ng/m3). La preuve, selon l’observatoire, d’un « transfert des molécules par l’air depuis les surfaces agricoles vers les zones urbaines ».
Le chlorpyriphos fait, lui, partie des molécules longtemps passées sous les radars des autorités sanitaires malgré une accumulation d’études démontrant ses effets toxiques sur le développement du cerveau des enfants. Il est utilisé massivement en pulvérisation sur les cultures pour éliminer les pucerons ou les chenilles, et l’Union européenne (UE) vient de voter son interdiction à partir du 31 janvier 2020.
Plus surprenant, la présence dans ce « Top 10 » du lindane. Classé cancérogène pour l’homme par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC), cet insecticide est en effet interdit en agriculture depuis 1998 (et dans les préparations antipoux ou antipuces depuis 2006). A la différence d’autres pesticides dont on retrouve des pics de concentration en fonction des types de cultures et des périodes d’épandage, le lindane est identifié dans la plupart des régions et à chaque fois dans une majorité de prélèvements. Et ce, y compris dans de grandes agglomérations.
C’est le cas de Lille. En 2017, le lindane était la huitième molécule la plus fortement retrouvée avec une concentration annuelle, certes faible, de 0,06 ng/m3, juste derrière le chlorpyriphos (0,07 ng/m3), avec un pic à 0,28 ng/m3 en juin. Le lindane n’était plus retrouvé dans l’agglomération en 2008 et en 2009, avant de réapparaître en 2010 et d’être détecté dans la quasi-totalité des prélèvements et de la période de mesure en 2017.
Le lindane n’est pas la seule substance prohibée à laquelle sont exposés les Lillois. Le tolylfluanide, un fongicide interdit depuis 2008, et la diphénylamine (utilisé notamment pour ses propriétés fongicides sur les denrées entreposées comme les pommes et les poires), proscrite depuis 2011, ont également été détectés. En Ile-de-France, quatre herbicides interdits, dont l’atrazine (un perturbateur endocrinien), ont aussi été identifiés lors de la dernière campagne de mesures, menée en 2013-2014.
Trois hypothèses sont avancées pour expliquer la présence de ces pesticides malgré leur interdiction : la permanence de pratiques agricoles illégales, un usage par des particuliers et la persistance de ces molécules dans l’environnement. Cette dernière explication a la faveur d’Emmanuelle Drab-Sommesous : « Le fait qu’un produit comme le lindane soit encore retrouvé de manière récurrente, mais à des concentrations faibles, montre que sa durée de vie est très longue, qu’il imprègne les sols et peut être remis en suspension, notamment en période de sécheresse. »
Dans la liste des pesticides les plus retrouvés dans l’air que respirent les Français, une substance brille par son absence : le glyphosate, malgré son usage massif. La raison est simple : il n’a quasiment pas été recherché en raison du coût de sa détection. A la différence des autres pesticides qui peuvent être identifiés avec le même protocole, il nécessite une technique analytique qui lui est propre. Pour combler cette lacune, une campagne nationale de mesure a été lancée par l’Agence nationale de sécurité sanitaire. Les résultats devraient être connus mi-2020.

« Changer de paradigme »

De manière globale, les concentrations de pesticides dans l’air sont très liées aux conditions météorologiques (elles augmentent avec les fortes chaleurs). Elles varient aussi en fonction de la saison et des périodes de traitements.
Ainsi les concentrations en fongicides et insecticides sont plus élevées à la fin du printemps et durant l’été dans les régions viticoles, alors que les pics d’herbicides interviennent en automne dans les zones de grandes cultures céréalières. A cette saisonnalité répond une variabilité spatiale avec des zones rurales plus proches des surfaces agricoles, logiquement davantage exposées que les grandes agglomérations.
« Aujourd’hui, en matière de pollution de l’air, on s’intéresse surtout aux villes avec principalement la problématique du trafic automobile, observe Mme Drab-Sommesous. Il faut changer de paradigme pour intégrer les territoires ruraux et y développer des sites de mesures permanents. » Elle soutient la création d’une plate-forme nationale centralisant les achats et les usages des pesticides afin d’identifier les zones prioritaires où déployer ces sites. Atmo France préconise également d’incorporer les pesticides aux polluants qui font l’objet d’un suivi réglementaire et donc de limites d’exposition.
A plus court terme, le gouvernement doit publier dans les prochains jours l’arrêté fixant une distance minimale entre zones d’épandage et habitations. Trois, cinq ou dix mètres : les propositions soutenues par les ministères de l’agriculture et de la transition écologique ne suffiront pas à tenir les pesticides à distance de l’air que respirent les Français.

A la recherche du juste impôt

Professeure à Harvard, Stefanie Stantcheva a remporté cette année le prix du Meilleur Jeune Économiste de France et a été classée par le magazine The Economist parmi les huit meilleurs chercheurs en économie de la planète. Ses analyses de la fiscalité sont fondées sur une méthodologie inédite.

https://www.franceculture.fr/emissions/entendez-vous-leco/profession-economiste-33-a-la-recherche-du-juste-impot-avec-stefanie-stantcheva

Stéfanie Stantcheva
Comment concevoir un système fiscal redistributif sans freiner l’activité économique ? C’est la question à laquelle Stéfanie Stantcheva tente de répondre en s’appuyant sur des enquêtes et des modèles mathématiques.

Climat : au delà du constat « apocalyptique », quelles solutions ?

https://www.franceculture.fr/emissions/la-bulle-economique/climat-au-dela-du-constat-apocalyptique-quelles-solutions

Des éco-systèmes entiers s’effondrent, nous sommes au début d’une extinction de masse, et tout ce dont vous parlez c’est d’argent et de contes de fée de croissance éternelle… comment osez vous !! Greta Thunberg, 23 septembre 2019.

L’assemblée applaudit, quelques semaines plus tard, le magazine Time décerne à Greta Thunberg son titre de personnalité de l’année….   

Dire que la croissance infinie est impossible dans un monde fini, la jeune suédoise n’est ni la seule, ni la première à le faire…   

En 1972, le club de Rome, un groupe de réflexion réunissant scientifiques, économistes, fonctionnaires et industriels d’une cinquantaine de pays, avait intitulé son premier rapport Halte à la croissance. (Ici un encadré intéressant sur la réception de ce rapport et les légendes urbaines qui circulent à son encontre, notamment le fait que ce rapport aurait prédit la fin du pétrole en 2000)   

Un rapport enterré depuis sous des milliards et des milliards de dollars de produit intérieur brut.  

L’assemblée applaudit, quelques semaines plus tard, le magazine Time décerne à Greta Thunberg son titre de personnalité de l’année….   

Dire que la croissance infinie est impossible dans un monde fini, la jeune suédoise n’est ni la seule, ni la première à le faire…   

"Comment osez vous continuer à parler d'argent et de croissance infinie". Greta Thunberg lors de son discours aux Nations Unies.

En 1972, le club de Rome, un groupe de réflexion réunissant scientifiques, économistes, fonctionnaires et industriels d’une cinquantaine de pays, avait intitulé son premier rapport Halte à la croissance. (Ici un encadré intéressant sur la réception de ce rapport et les légendes urbaines qui circulent à son encontre, notamment le fait que ce rapport aurait prédit la fin du pétrole en 2000)   

Un rapport enterré depuis sous des milliards et des milliards de dollars de produit intérieur brut.  

NB : cet article est la version écrite, et augmentée de nombreux liens et graphiques, de la version radio / podcast que vous pouvez écouter en cliquant sur le player en haut de la page et/ou en vous abonnant au podcast de la Bulle économique.

Thomas Piketty : « Après le déni climatique, le déni inégalitaire »

Chronique

Thomas Piketty

Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris

Pour bâtir de nouvelles normes de justice acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable de pouvoir mesurer les efforts demandés aux différents groupes sociaux, recommande l’économiste dans sa chronique au « Monde ».

Manifestation contre la réforme des retraites, à Paris, le 17 décembre 2019.
Manifestation contre la réforme des retraites, à Paris, le 17 décembre 2019. BENJAMIN GIRETTE POUR LE MONDE

Chronique. Après le déni climatique, aujourd’hui en perte de vitesse, au moins superficiellement, assisterait-on à la montée du déni inégalitaire ? C’est évident dans le cas du gouvernement français, dont toute l’action menée depuis 2017 semble guidée par l’idée que le pays souffrirait d’un excès d’égalité.

D’où les cadeaux fiscaux aux plus fortunés du début de mandat. D’où également son incapacité à comprendre la demande de justice qui s’exprime dans le mouvement social actuel. Concrètement, un régime de retraite universel est possible, mais uniquement à la condition de tout faire pour améliorer les petites et moyennes retraites, quitte à demander un effort accru aux plus hauts salaires et patrimoines. Ceux qui sont en haut de l’échelle doivent comprendre que le vieillissement et la fin de vie entraînent de nouveaux défis en termes de dignité et d’égalité.Article réservé à nos abonnés Lire aussi En France, les inégalités sont reparties à la hausse

Plus généralement, alors que la demande de justice s’exprime dans de multiples mobilisations de par le monde, on voit monter dans les médias liés aux milieux d’affaires une petite musique visant à relativiser la hausse des inégalités des dernières décennies. Certes, personne ne s’attend à ce que l’hebdomadaire The Economist soit à la pointe du combat pour l’égalité. Mais ce n’est pas une raison pour tordre les faits quand ils sont établis.

Ce n’est pas en mettant toute notion de revenu ou de croissance à la poubelle que l’on va sauver l’environnement

C’est d’autant plus regrettable que les gouvernements des pays riches n’ont fait aucun véritable effort pour promouvoir la transparence sur la répartition des richesses depuis la crise de 2008. Avec tous les grands discours sur les paradis fiscaux, les transmissions automatiques de données bancaires, etc., on aurait pu s’attendre à ce que l’opacité financière ait diminué.

En principe, tous les pays devraient maintenant être en mesure de collecter et de publier les données bancaires et fiscales permettant de suivre l’évolution de la répartition des richesses suivant la taille du revenu et du patrimoine, en particulier pour les plus hautes fortunes. Malheureusement il n’en est rien. Avec la suppression dans plusieurs pays des impôts progressifs sur la propriété et sur les revenus du capital, on assiste même dans de nombreux cas (notamment en France, mais également en Allemagne, en Suède ou aux Etats-Unis) à un appauvrissement des données publiques disponibles.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Climat : « L’environnement est la nouvelle frontière des inégalités »

Trop souvent, les chercheurs comme les administrations publiques se retrouvent à utiliser les classements de fortunes publiés dans les magazines, données qui indiquent certes une prospérité croissante des plus riches, mais qui ne remplissent pas les conditions de transparence et de rigueur que l’on est en droit d’attendre pour alimenter un débat démocratique serein sur ces questions essentielles.

Nous sommes supposés vivre à l’âge du big data. C’est sans doute vrai pour les grands monopoles privés, à qui on laisse le droit de piller sans vergogne nos données personnelles. Mais pour ce qui est de la statistique publique sur la répartition des richesses et la nécessaire redistribution, nous vivons en réalité dans un âge de grande opacité, savamment entretenue par tous ceux qui s’opposent à la réduction des inégalités.Article réservé à nos abonnés Lire aussi En 2018, les pauvres ont été plus nombreux en France

De surcroît, on oublie trop souvent que les défis environnementaux ne pourront être résolus que si l’on place la réduction des inégalités au cœur de l’action politique. Les indicateurs permettant de mesurer le progrès économique et social doivent certes être revus de fond en comble. Pour commencer, il est urgent que les gouvernements et les médias cessent d’utiliser la notion de « produit intérieur brut » (PIB) et se concentrent sur celle de « revenu national ».

Rappelons les deux différences essentielles : le revenu national est égal au PIB, diminué des revenus partant à l’étranger (ou augmenté des revenus arrivant de l’étranger, suivant la situation du pays), et diminué de la consommation de capital (ce qui en principe devrait inclure la consommation de capital naturel, sous toutes ses formes).

Le coût social des émissions carbone

Prenons un exemple simple. Si l’on sort 100 milliards d’euros d’hydrocarbures du sol (ou de poissons des océans), alors on a 100 milliards d’euros de PIB en plus. Mais comme le stock d’hydrocarbures (ou de poissons) diminue d’autant, alors le revenu national n’a pas progressé d’un iota. Et si, de surcroît, le fait de brûler ces hydrocarbures contribue à rendre l’air irrespirable et la planète invivable, alors le revenu national ainsi produit est en réalité négatif, pour peu que l’on prenne correctement en compte le coût social des émissions carbone.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les ravages insoupçonnés des inégalités de richesse

Le fait d’utiliser le revenu national et le patrimoine national plutôt que le PIB, et de se focaliser sur les répartitions et non sur les moyennes, ne suffit pas à régler tous les problèmes, loin de là. Il est également urgent de multiplier les indicateurs proprement climatiques et environnementaux (comme le volume des émissions, la qualité de l’air ou la diversité des espèces).

Mais on aurait tort de s’imaginer que l’on puisse mener les débats à venir avec ces seuls indicateurs, en se passant de toute notion de revenu ou de patrimoine. Pour bâtir de nouvelles normes de justice acceptables par le plus grand nombre, il est indispensable de pouvoir mesurer les efforts demandés aux différents groupes sociaux, ce qui exige de pouvoir comparer les niveaux de richesses au sein d’un même pays aussi bien qu’entre pays et au cours du temps. Ce n’est pas en mettant toute notion de revenu ou de croissance à la poubelle que l’on va sauver l’environnement.

En négligeant les enjeux sociaux, les partis écologiques risquent au contraire de se recroqueviller sur un électorat favorisé et de permettre le maintien au pouvoir des conservateurs et des nationalistes. Les défis climatiques et inégalitaires ne pourront être résolus qu’ensemble. Raison de plus pour combattre les deux dénis climatique et inégalitaire d’une même voix.

Thomas Piketty (Directeur d’études à l’Ecole des hautes études en sciences sociales, Ecole d’économie de Paris)Contribuer

L’action publique en campagne

source « télos »

Le transfert de compétences aux communes et aux établissements intercommunaux a donné une acuité aux enjeux d’action publique locale. Mais comment en débattre dans le cadre d’une campagne municipale?

Les élections municipales, comme tout scrutin, voient se confronter différents programmes, portés par chacune des listes en course. Le contenu de cette offre programmatique peut cependant être très variable, de l’affichage de grandes valeurs aux propositions d’action concrète en passant par des engagements chiffrés. Le renforcement des responsabilités des communes et groupements intercommunaux, au gré des différents «actes» de décentralisation, donne en tout cas matière à une mise en débat des orientations à prendre et des actions à mener, que ce soit en matière de services de proximité, d’aménagement urbain, de logement ou de transports mais aussi d’action sociale, d’éducation, de culture… A priori, les sujets de controverses et de disputes ne manquent pas. Les élections locales suscitent d’ailleurs des interpellations de toute une série de groupements et de citoyens et se prêtent, dans la presse locale et nationale, à des bilans commentés et des comparaisons de projets présentés par les candidat.e.s en compétition.

Les élections municipales concrétisent-elles vraiment cette opportunité démocratique de mise en débat des choix collectifs dans des collectivités aux pouvoirs étendus? Poser cette question invite à voir ce que la «politique électorale» fait à la «politique des problèmes», et inversement. Les campagnes électorales sont-elles des moments de controverses, voire de confrontation entre différentes visions de l’action publique territoriale (municipale et intercommunale en l’occurrence)? À travers ces questions, il s’agit de se demander si l’action publique territoriale est vraiment un «enjeu» des campagnes municipales : la compétition électorale locale se joue-t-elle sur l’action publique (passée ou à venir)? On peut par ailleurs se demander dans quelle mesure la mise en débat de l’action publique, à l’occasion d’une campagne électorale, détermine, oriente ou contraint l’action publique déployée à l’échelle municipale ou intercommunale. Ce texte revient sur les évolutions du traitement des enjeux d’action publique dans les campagnes municipales, pour mieux questionner les tendances observables lors de la campagne 2020. La relative standardisation

de l’action publique territoriale et la relative dépolitisation des élections municipales n’empêchent pas des formes de démarcation par l’action publique dans le cadre de la compétition électorale. Les effets sur les politiques menées ne sont pas nuls, mais restent difficiles à modéliser.

Une politisation par intermittence

Si l’on s’en tient à la période postérieure à la Seconde Guerre mondiale, trois cycles se dégagent, qui correspondent à trois façons d’associer l’action municipale à une «vision politique», c’est-à-dire à la fois à des valeurs et à des orientations d’action polarisées, et donc potentiellement conflictuelles. Ces variations ne sont pas sans incidence sur la façon de traiter les enjeux d’action publique dans les campagnes municipales. Néanmoins, elles s’expriment inégalement selon la taille des communes. Les plus petites sont assurément moins portées à connaître une politisation des campagnes électorales, même si parfois des sujets éminemment concrets (comme des permis de construire) nourrissent une compétition politique intense

.

Le premier cycle, courant jusqu’aux années 1970, est marqué par la célébration locale de l’apolitisme, confinant les espaces municipaux à une fonction administrative, tout au plus à un rôle de prestataire de services techniques (eau, assainissement, voirie). Dans cet esprit, l’agir communal est résolument gestionnaire, ce qui prête peu le flanc à des débats d’orientations et à la conflictualité. Ceci s’adosse à une représentation classique de l’espace local en des termes unitaires, consistant à associer cet échelon à une idée de communion et tenant à l’écart de la communauté locale les ferments de division (ce que l’universitaire américain Mark Kesselman a qualifié de «consensus ambigu»). L’apparente dépolitisation n’est alors pas sans lien avec la configuration politique de nombreuses municipalités, dirigées par des alliances de partis à géométrie variable d’une ville à l’autre. La SFIO se retrouve parfois aux commandes de la municipalité aux côtés de forces de centre droit et de droite, comme à Nantes ou Marseille, quand ailleurs des notables, tels J. Chaban-Delmas, s’emploient à vassaliser des rivaux de différents bords

. La conservation du pouvoir implique un certain flou dans les propositions, afin de faire tenir les alliances. Ce modèle est néanmoins contrebalancé par les municipalités communistes qui prétendent faire de leur gestion un contre-modèle, via des politiques d’équipement volontaristes notamment.

Le second cycle s’amorce dans les années 1970 autour d’une dynamique d’investissement et de mise en débat des possibilités d’action offertes par les municipalités. L’échelle communale apparaît aux forces politiques de gauche comme une échelle de conquête du pouvoir pouvant permettre la mise en œuvre de programmes de transformation des conditions de vie des habitants et préfigurer une alternance politique nationale. Ce cycle débute avec des expériences citoyennes, incarnées par le mouvement des GAM (Groupes d’action municipaux) et longtemps symbolisées par l’expérience grenobloise autour du maire Hubert Dubedout élu en 1965. Ce cycle se prolonge avec l’ambition du Parti socialiste, refondé au début de la décennie, de «changer la ville» pour commencer à «changer la vie». Les élections municipales de 1977 donnent ainsi l’opportunité à toute une génération de candidats socialistes de porter des enjeux en termes de «cadre de vie», de «démocratie locale», d’«animation socioculturelle», avec l’appui d’un appareil partisan développant une véritable réflexion programmatique sur l’échelon municipal, comme l’illustre par exemple le programme Citoyen dans sa commune, qui fait plus de 100 pages (avec des développements sur l’autogestion communale, le droit à la ville, l’information des citoyens, la justice sociale autour des équipements collectifs…). Cette séquence de forte repolitisation des questions locales se prolonge avec l’élection municipale de 1983 qui signe un retour gagnant de la droite dans de nombreuses municipalités. Celle-ci saisit ce scrutin comme une opportunité de mettre en exergue les atouts d’une politique néolibérale, ce qui se traduit notamment par des promesses de privatisation des services locaux, de réduction des dépenses, de transformation des modes de gestion du personnel municipal, de développement économique local, etc. Émerge une génération d’édiles se targuant d’être des entrepreneurs modernes (tels A. Carignon à Grenoble ou J. Bousquet à Nîmes). Au tournant des années 1970-1980, le clivage droite/gauche tel qu’il se structure nationalement se décline ainsi à l’échelon municipal, avec des programmes partisans et des prises de position homogènes sur l’ensemble du territoire. Daniel Gaxie et Patrick Lehingue parlent alors d’une «nationalisation» des élections municipales

.

Le troisième cycle s’esquisse dans les années 1990 avec le développement d’une conception de plus en plus standardisée et dépolitisée des politiques locales. L’action publique territoriale, ses grandes orientations ou sa valorisation même ne sont plus construites en marqueurs politiques. Les formations politiques délaissent peu à peu le travail programmatique sur les questions locales. Elles se contentent de plateformes limitées à quelques grands principes et dépassant rarement le format du «quatre pages», comme pour le PS en 2008 et 2014. Aujourd’hui encore, les partis semblent plus enclins à vanter des «initiatives locales» (site internet du PS) ou «la bonne gestion locale» (pour le président des Républicains). Dans ce cadre, les sortants privilégient la technicisation des discours et le pragmatisme pour vanter leur capacité à dynamiser leur territoire, tandis que leurs rivaux sont enclins à dénoncer des efforts insuffisants ou une méthode trop peu ouverte et démocratique. La «gestion compétente» devient un étalon de référence dans les expériences municipales. Les ressorts de cette standardisation et de cette dépolitisation sont aujourd’hui assez bien connus : développement des bureaucraties locales, avec de hauts fonctionnaires territoriaux souvent formés à des savoirs formels de la «bonne gestion publique»; professionnalisation du personnel politique local, avec une proportion accrue de cadres, et notamment de cadres de la fonction publique territoriale ou de collaborateurs d’élu.e.s; transferts de compétences importants à des structures intercommunales dont le fonctionnement repose sur des arrangements et des compromis neutralisant la mise en avant de clivages politiques

. Cette standardisation n’exclut évidemment pas des formes de différenciation locale mais celle-ci ne repose pas que sur des fondements partisans. La campagne 2020 témoigne de cette standardisation des programmes électoraux, et bien au-delà des seules questions environnementales fortement médiatisées.

La convergence en tendance

Aujourd’hui, tout porte à croire que les candidat.e.s se sentent tenu.e.s de s’approprier et de prendre position sur les mêmes sujets. Plusieurs enjeux témoignent ainsi de la convergence des politiques et des programmes ces dernières années. Même la sécurité, qui a longtemps été un marqueur politique, est devenue un objectif revendiqué par des élu.e.s et des candidat.e.s de différents bords politiques : moins clivante au sein des «partis de gouvernement» à l’échelle nationale, elle l’est aussi dans les programmes municipaux et les politiques locales et si des différences persistent dans les discours et les politiques menées, du moins la question sécuritaire se diffuse-t-elle comme enjeu de campagne et comme objet de politique municipale depuis la fin des années 1990

. En 2020, des listes «Les Républicains» comme des listes «France insoumise» peuvent afficher parmi leurs grandes orientations celle d’une ville «plus en sécurité». Plus encore que la question sécuritaire, c’est celle du développement local et de l’attractivité qui fait consensus. Pour bon nombre d’élu.e.s et de candidat.e.s dans les communes, il s’agit désormais d’œuvrer à l’attractivité d’un territoire pour se positionner dans une compétition territoriale à coups de réseaux de transports, de salles de spectacle et de zéniths, de requalification des espaces publics et des centres-villes, de pôles de compétitivité et de plateformes collaboratives… De ce volontarisme apparent est attendu un territoire «en mouvement». Se dessine ainsi une trame commune que se disputent les candidat.e.s, de telle sorte qu’il devient difficile de considérer ces enjeux comme la propriété de forces politiques. Il est de ce point de vue frappant de constater que les différentes listes en compétition reprennent les mêmes thématiques : la sécurité, le développement économique et/ou l’attractivité, mais aussi la démocratie participative et l’environnement.

C’est en effet une caractéristique de cette campagne que de laisser une large place aux questions écologiques et environnementales, présentes dans les programmes de listes relevant de l’ensemble de l’échiquier politique. Cette omniprésence semble relever de facteurs qui dépassent quelque peu les mécanismes de standardisation rappelés ci-dessus. Sans même retenir l’hypothèse d’une «prise de conscience» de l’importance de ces enjeux, plusieurs explications peuvent en effet être avancées : les mobilisations, nationales et internationales, qui ont précédé la campagne (de Greta Thunberg aux marches pour le climat en passant par les occupations d’extinction rébellion); la mise en avant, par des médias et des militants écologiques, du rapport du GIEC avançant que 50 à 70% des mesures d’atténuation et d’adaptation au changement climatique pourraient passer par des actions locales; le bon score de EELV aux élections européennes

, qui a incité les Verts à partir seuls en campagne dans nombre de villes, poussant les autres listes à se verdir par d’autres moyens que par la présence d’écologistes; les débats et mobilisations locales suscitées par des projets controversés, récents ou en cours (St Sauveur à Lille, Notre Dame des Landes à Nantes, Cigéo à Bure, la LGV Lyon-Turin, Europa-City à Garges-Lès-Gonesse…). Nombre de listes déclinent leur souci environnemental à travers un ensemble d’actions très précises, parfois partagées par des listes d’obédiences pourtant très différentes. Ainsi en est-il par exemple de l’appropriation, à partir de quelques villes pilotes (Dunkerque), de la proposition de transports en commun gratuits, déclinée ici et là, éventuellement en faisant varier les publics bénéficiaires. Dans un contexte de fort intérêt pour les questions environnementales, la circulation des recettes d’action publique va bon train : les équipes candidates sont attentives à ce que proposent les autres et reprennent certaines propositions, tandis que certains groupes d’intérêt profitent de la campagne pour défendre des mesures, qui peuvent être reprises par plusieurs listes.

Cependant, si des mécanismes spécifiques aux questions écologiques semblent avoir conjointement favorisé leur mise à l’agenda électoral, leur large présence dans les programmes électoraux tient sans doute aussi à leur intégration dans le paradigme de l’attractivité territoriale : les propositions «vertes» sont souvent mises au service de villes propres et agréables à vivre, soucieuses de la santé de leurs enfants (les propositions de cantines bio et d’amélioration de la qualité de l’air figurent en bonne place). Les enjeux environnementaux sont ainsi plus souvent associés à l’attractivité des villes qu’à des projets globaux de dé-densification et de transformation de la ville, et encore moins à des stratégies de décroissance. La promotion d’une ville plus verte n’est dans ces conditions pas incompatible avec des programmes valorisant également le développement d’industries innovantes et le rayonnement de la ville, voire de grands aménagements urbains (comme celui du candidat Les Républicains à la Métropole de Lyon suggérant un «central park » de plus de 100 hectares comprenant une forêt urbaine et un pôle tertiaire, ou encore celui d’extension de la «coulée verte» défendue par Christian Estrosi à Nice pour faire miroiter une «ville-jardin»). L’environnement devient ainsi un levier de plus de la ville attractive.

Enfin, la standardisation des programmes électoraux se manifeste aussi dans les absences récurrentes : comme dans les élections précédentes

, l’intercommunalité est largement invisibilisée par les candidat.e.s. Pourtant, elle a, au fil des réformes territoriales, renforcé sa capacité à agir dans de nombreuses domaines (transports, déchets, logement, développement économique…) et sur des périmètres de plus en plus étendus (d’au moins 15 000 habitants). Elle attise logiquement les convoitises des principaux leaders politiques locaux pour lancer des projets et contrôler un territoire élargi. Malgré cela, les candidat.e.s préfèrent passer sous silence le pouvoir d’action croissant de cet échelon, ou au mieux le présentent comme une simple agence de moyens. Alors que certains enjeux mis en avant dans leurs programmes dépendent désormais du pouvoir communautaire, les candidat.e.s cultivent des discours municipalistes plus en phase avec leur territoire d’élection. L’invisibilisation des structures et des jeux intercommunaux reste ainsi une constante du métier politique au local.

La démarcation malgré tout

Dans ce contexte de standardisation de l’action publique territoriale et de croyance largement partagée dans les vertus du rayonnement territorial, seules quelques listes se placent ouvertement à contre-courant, souvent dans un positionnement explicite de dénonciation de ce qui peut apparaître comme la norme en matière d’action publique territoriale : des listes citoyennes, «gilets jaunes» ou d’extrême gauche dénoncent ainsi «le délire sécuritaire», d’autres prônent l’inclusion plutôt que l’attractivité, d’autres encore défendent la démocratie directe contre la «démocratie participative», autre référence devenue un standard de l’action publique territoriale. Elles tentent de renouer avec une politisation des affaires locales en cultivant une opposition entre une citoyenneté reconquise à la base et des appareils partisans.

Sur des registres différents, la différenciation s’observe également entre des listes qui semblent partager nombre de constats, de croyances et d’orientations. D’une part, la démarcation peut passer par d’autres arguments que les enjeux mis en avant, notamment celui de la compétence : les élections tendent alors vers une compétition mettant en jeu la capacité des différents candidats à porter le même horizon et visant à accréditer leurs meilleures performances. Il s’agit de démontrer sa capacité à faire mieux que les autres, comme quand un rival prétend disposer d’entregent pour attirer davantage d’entreprises ou qu’un sortant s’enorgueillit d’une connaissance des dossiers pour négocier avec davantage de succès des aides de l’État. D’autre part, la distinction peut s’opérer sur un registre plus politique que gestionnaire, même entre des programmes défendant les mêmes options, voire les mêmes actions. Elle peut s’exprimer via la hiérarchisation des enjeux ou les modes de légitimation des orientations et des propositions. Il y a alors bien politisation des listes et des programmes par l’action publique, que celle-ci soit ou non accompagnée d’une politisation par l’étiquetage partisan. Pour ce qui est de la hiérarchisation des enjeux, elle passe par le choix des thématiques placées en tête de programme (la sécurité, l’emploi, le logement…). Pour reprendre l’exemple de l’environnement, on observe non seulement une priorisation différente d’une liste à l’autre mais aussi un positionnement différencié de cette question dans les programmes (thématique transversale ou «rubrique» spécifique). Le traitement des questions environnementales dans les programmes illustre également la façon dont une même question peut être «colorée» différemment. Le même souci de promotion des circuits courts, rangé dans la rubrique «écologie/environnement», peut être associé à la défense d’une agriculture alternative à l’agriculture productiviste mais aussi à une rhétorique de la «préférence locale» et de la défense de ceux «de chez nous», comme le font certain.e.s candidat.e.s du Rassemblement national. Suivant les listes et les candidat.e.s, la défense de transports en commun gratuits associe, ou non, objectifs environnementaux et objectifs sociaux de lutte contre les inégalités. Si la «préoccupation environnementale» semble largement partagée, elle se prête par ailleurs à des focales contrastées : quand beaucoup se concentrent sur la végétalisation des espaces (par une surenchère de promesses de plantations d’arbres) ou sur les modes doux (à coups de kilomètres de pistes cyclables), d’autres, plus rares, préfèrent mettre l’accent sur les problèmes de pollutions publicitaires, de santé environnementale, ou encore de place des animaux. L’association entre préoccupations écologiques et dénonciation de la «marchandisation» est, pour sa part, encore plus rare.

D’autres stratégies de politisation des orientations et propositions sont également observables, à travers par exemple le ciblage de certains groupes sociaux qui apparaissent comme des clientèles électorales privilégiées. L’énoncé de projets de transformation s’article alors avec des signes d’attention prêtée à certaines franges de la population locale : le souci affiché d’une «ville plus sûre», d’une «ville plus propre» ou encore d’une ville «mieux desservie en transports en commun» peut ainsi être rattaché aux problèmes rencontrés par les commerçants de centre-ville comme il peut l’être au «sentiment d’abandon» ressenti par les habitants de quartiers populaires. En d’autres termes, les publics privilégiés par les candidat.e.s révèlent non seulement des visions différentes du monde social, mais aussi des transactions sociales qui pèseront ensuite sur leurs manières de gouverner.

De la campagne à l’action publique

L’action publique en campagne oriente-t-elle les politiques territoriales ou n’est-elle qu’une ressource dans la compétition électorale? S’il parait évident, au regard des travaux de sociologie de l’action publique, que les agendas électoraux ne peuvent être confondus avec les agendas d’action publique, plusieurs recherches incitent cependant à prendre au sérieux le moment électoral pour comprendre la fabrique de l’action publique territoriale. Par-delà l’effet de la temporalité électorale – la proximité d’une échéance électorale peut favoriser une politique budgétaire plus dispendieuse, alors que les premières années d’un mandat seront davantage propices à un relèvement de la fiscalité –, les travaux sur les politiques de sécurité ont par exemple montré comment la mise à l’agenda municipal d’un enjeu d’action publique pouvait être favorisée par certaines configurations électorales, plus que par la couleur politique de la municipalité en place. Les campagnes électorales restent aussi des moments privilégiés de mise en débat et de visibilisation de certains enjeux, favorisant ainsi leur mise à l’agenda municipal ou intercommunal. Le travail de Clément Arambourou et Fanny Bugnon sur la campagne municipale à Bordeaux en 2014 illustre ainsi la façon dont les politiques et controverses d’action publique nationales (en l’occurrence le «mariage pour tous») peuvent, à l’occasion d’une élection municipale, renouveler des entreprises politiques locales et introduire de nouveaux enjeux d’action publique territoriale, comme la promotion du travail des femmes et l’égalité femmes/hommes

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Ainsi, sans considérer que la mise à l’agenda de nouveaux enjeux d’action publique est le propre des moments électoraux, on peut néanmoins s’arrêter sur ce qui se joue dans cette conjoncture politique particulière qu’est une campagne, notamment parce qu’une campagne électorale est aussi un moment investi par des groupes d’intérêt pour défendre leurs propres revendications et interpeller les candidats

. L’offre programmatique repose ainsi en partie sur les transactions des candidats avec de nombreux groupements de la société locale. Dans de nombreuses communes, on voit aujourd’hui des groupes écologiques, économiques, citoyens profiter du scrutin pour solliciter l’avis des candidats sur les sujets qui les concernent. Ces groupes n’hésitent pas à organiser des plateformes, des auditions, des débats, des chartes pour obtenir des engagements publics des prétendant.e.s au pouvoir municipal. Cette pratique de l’interpellation en campagne — loin de concerner pour autant tous les groupes — n’est pas sans provoquer une multiplication d’engagements et de promesses. Confrontés au discrédit des partis, les candidat.e.s sont plus que jamais tenus de montrer leur empathie avec la «société civile». On le voit bien également avec leur souci d’afficher le caractère «co-construit» de leurs programmes grâce à la mise en exergue d’ateliers, de groupes de discussion, de cercles ou de plateformes numériques. Ce sont là assurément des opportunités pour des groupes pour faire valoir des propositions qui conféreront un aspect de catalogue aux programmes électoraux.

Comme d’autres élections, la campagne actuelle pose alors plus généralement la question du devenir d’engagements multiples et pas toujours hiérarchisés. La tendance à inclure dans les programmes toute une série d’actions assez précises, s’apparentant à des «listes de courses», peut être lue comme le souci d’adresser un certain nombre de «signes» en direction de différents groupes mobilisés et clientèles électorales, qui seront sensibles à une question plus qu’à une autre. La construction de tels programmes introduit cependant des contraintes complémentaires pour les futur.e.s élu.e.s, dans la mesure où il est plus facile de demander des comptes sur des promesses précisément formulées que sur de grandes orientations difficilement évaluables. Le devenir des promesses et engagements de campagne dépendra donc aussi de la mobilisation sur la durée des groupes d’intérêt qui se mobilisent à l’occasion des campagnes électorales.

Il est donc bien question d’action publique dans les campagnes municipales, dans les programmes comme dans les réunions publiques. C’est une matière incontournable que les candidat.e.s en compétition doivent décliner et se disputer. Sa mise en débat est cependant tronquée : elle occulte très largement la dimension intercommunale de l’action publique territoriale tandis que le jeu électoral et ses stratégies de démarcation tendent à minimiser les tendances à la standardisation des politiques territoriales, pourtant régulièrement constatée. En même temps, si les campagnes municipales sont des moments de mise en débat de l’action, c’est aussi parce que les candidat.e.s ne sont jamais seuls maîtres de l’agenda électoral. Il faut compter avec l’activisme de groupes mobilisés ou encore avec le travail de journalistes pour mettre en avant certains sujets. Il faut également compter avec des enjeux nationaux qui s’invitent parfois dans les campagnes municipales, non seulement parce que l’action publique territoriale dépend de politiques gouvernementales (budgétaires, réglementaires ou incitatives) mais aussi parce que certain.e.s candidat.e.s peuvent difficilement occulter leur étiquette politique ou leur appartenance à une majorité parlementaire. Les candidats LREM en font aujourd’hui parfois l’expérience en étant rattrapés localement par les réformes des retraites, de l’enseignement supérieur ou encore de la fiscalité locale.

par Stéphane Cadiou & Anne-Cécile Douillet, le 12 mars