la « drôle de vie » des Français au temps du coronavirus

Récit L’inquiétude, ces derniers jours, est allée crescendo dans le pays. Et l’allocution d’Emmanuel Macron, jeudi 12 mars, a marqué un tournant.

A man picks up some pasta on empty shelf in a supermarket, Friday March, 13, 2020 in Strasbourg eastern France. For most people, the new coronavirus causes only mild or moderate symptoms. For some it can cause more severe illness, especially in older adults and people with existing health problems. (AP Photo/Jean-Francois Badias)

un tournant.

La bise ou pas la bise ? Jusqu’au week-end dernier, la question ne se posait pas vraiment. Consigne ou pas consigne, clac clac, on s’embrassait. « Allez ! On est en France ! On sait vivre ! », se voyait opposer celui ou celle qui marquait sa surprise et une hésitation. Cela se voulait joyeux et un brin rebelle – « Même pas peur ! » –, et les bises étaient d’autant plus enjouées qu’on les savait proscrites par les autorités sanitaires. Mais voilà que d’un coup, la situation a changé… Est-ce la peur d’une évolution à l’italienne ? Le décompte macabre, jour après jour, des contaminations et des décès ? L’annonce d’une pandémie par l’OMS ? La bise, en France, a disparu. Et avec elle, l’esprit de légèreté. L’heure est à l’autodiscipline. Le coronavirus a imposé sa loi, la peur s’est installée.

L’heure est venue où la moindre toux, d’où qu’elle vienne, est suspecte et provoque moult angoisses

Une peur diffuse, sournoise, croissante. Une peur qui se veut raisonnable, responsable, maîtrisée, mais qui incite à s’informer sur le mal, son origine, les traitements, les statistiques. Qui conduit à multiplier les précautions et avertissements aux enfants. Une peur qui pousse surtout à s’enquérir de ses proches, parents et grands-parents. « C’est ma seule véritable angoisse, confie cette architecte, mère de trois enfants scolarisés et fille d’une dame de 92 ans, qui vit seule, veillée par trois aides-soignants. Elle est fragile parmi les fragiles, dépendante ô combien ! Que faire ? Comment la protéger ? Que se passera-t-il si le système s’enraye, si un employé tombe malade, si je ne peux pas passer la voir ? Et si l’on manquait de lits d’hôpital ? Pire, s’il fallait faire des choix, comme en Italie, comme en période de guerre, entre les multiples patients ? » L’idée lui est insoutenable. Elle téléphone tous azimuts, échange avec des amies dans le même cas. L’une a appris mercredi que ses visites à l’Ehpad de son père sont désormais interdites, et elle panique. Il n’a pas de tablette pour utiliser Skype ou FaceTime. Pourquoi ne l’a-t-elle pas équipé et formé plus tôt ? Comment n’a-t-elle pas vu venir ce qui était inéluctable ? « Les anciens, nos trésors, risquent d’être absorbés dans l’œil du cyclone. »

Qui songerait encore à rire ?

Les moins inquiets sont encore les enfants. Parents, instituteurs et professeurs ont depuis longtemps parlé du coronavirus avec eux, et ça a été le sujet d’exposé le plus choisi depuis un mois. C’était le cas de Corentin, 10 ans, élève de CM2. Deux heures de recherche sur Internet avec maman. Dix minutes de compte-rendu au tableau. Il en a retenu l’essentiel : méchante grippe, hyper contagieuse et dangereuse pour « les vieux et les personnes déjà malades ». La classe a respiré.

A Paris, devant le lycée Fénelon, deux élèves de terminale, mardi, clamaient aussi leur insouciance, convaincues que les médias – et les parents avec – en faisaient trop. Leur problème, c’était plutôt l’annulation des concerts, des voyages scolaires. Pour le reste, zéro inquiétude et esprit de dérision. Une chorégraphie pour le bac de sport a même été intitulée « coronavirus » : un danseur au centre est supposé malade, les autres danseurs, à grands gestes, s’en éloignent. Un élève a aussi suggéré que la photo annuelle de la classe mette en scène une élève asiatique entourée de ses camarades portant tous un masque. Après discussion, l’idée a été rejetée.

Intervention télévisée d’Emmanuel Macron, jeudi 12 mars 2020.
Intervention télévisée d’Emmanuel Macron, jeudi 12 mars 2020. LUDOVIC MARIN / AFP

Mais qui songerait encore à rire aujourd’hui ? Et qui oserait minimiser l’importance des fameux gestes « barrière » ? Jeudi soir, Macron s’est invité à l’heure du dîner, après Trump et son mépris pour l’affreux virus « étranger ». Beaucoup de familles, devant l’écran, ont alors pris conscience de la gravité du moment. « La plus grave crise sanitaire qu’ait connue la France depuis un siècle »… Malgré la préparation des jours précédents et la tension qui montait crescendo, la phrase a frappé. Le pays va tanguer, c’est officiel cette fois. « Vous vous souviendrez toute votre vie de ce moment », a dit un père à ses deux fils de 10 et 12 ans. Ils se sont regardés mais n’ont rien répondu. L’année 2020 est « carrément » moins cool que prévu. Article réservé à nos abonnés Lire aussi La pandémie de Covid-19 provoque un krach boursier historique

Le choc économique, entrepreneurs et commerçants le pressentaient. « Jusqu’au 8 mars, j’étais relativement désinvolte, admettait, quelques jours plus tôt, Twiggy Sanders, la fromagère du marché Saint-Germain, à Paris. Mais impossible, aujourd’hui, de ne pas entrevoir le marasme. Les restaurateurs se cassent la margoulette, les vieux clients hésitent à sortir, mes amis comédiens disent jouer devant des salles vides… Et je vois croître l’angoisse de quelques collègues commerçants qui ne tiendront pas longtemps. » Le traiteur chinois a fini par baisser son store : « Fermeture pour congé annuel de 4 semaines à partir du mardi 10 mars. »

Paris et province à l’unisson

Mais le temps paraît déjà loin où seuls les Asiatiques étaient parfois regardés de travers. L’heure est venue où la moindre toux, d’où qu’elle vienne, est suspecte – dans le métro, les trains, au bureau – et provoque moult angoisses. Que se passera-t-il si l’on pousse les familles à rester chez elles ? Quand les crèches, les écoles, les universités fermeront en même temps ? Si les déplacements se limitent au « strict nécessaire » ?S’il n’y a plus ni sports, ni loisirs, ni plaisirs collectifs ? Jeudi soir, dans le pays troublé, on peinait à imaginer l’avenir. « S’adapter va devenir le maître mot de notre drôle de vie », disait une professeure, mère de trois enfants. Lire aussi Coronavirus : écoles fermées, municipales maintenues, soutien aux entreprises… Les mesures annoncées par Emmanuel Macron

S’adapter… Il n’y a guère de choix. Bien des d’entreprises ont déjà annulé séminaires, colloques et réunions. Beaucoup ont organisé le télétravail. Mais le problème de la garde des enfants devient soudain central. Où ? Par qui ? A quel coût ? Comment les faire étudier ? Sans parler des mille et une questions sur l’avenir. Mettre une croix sur les projets de vacances ? Un anniversaire ? Une fête de famille ? Jeudi soir, l’activité des groupes WhatsApp battait son plein et l’on scrutait les courriels des professeurs et des responsables d’établissement.

A la mosquée de Nice, chacun est prié d’apporter son tapis. A l’église, il n’y a plus d’eau dans les bénitiers

Pour une fois, peut-être, la capitale et les régions vivent à l’unisson. Mêmes doutes, mêmes interrogations, même tension. Le Covid-19 s’invite dans toutes les conversations et quasiment toutes les pages de la presse régionale depuis une bonne quinzaine de jours. Meetings de campagne annulés à Dunkerque, bus gratuits de Calais nettoyés quotidiennement, baisse du chiffre d’affaires dans l’hôtellerie, « drive » des supermarchés en progression, rayons pâtes dévalisés à Auchan Louvroil ou Carrefour Maubeuge, et partout le « 15 » submergé d’appels… Les colonnes de La Voix du Nord regorgent d’anecdotes. Pas de mouvement de panique, non, mais des annulations en cascade venues bousculer le quotidien et l’économie, à l’image des Rencontres internationales des cerfs-volants à Berck-sur-Mer, qui attirent chaque année entre 800 000 et 1 million de visiteurs. Un coup dur ajouté à ceux subis par l’industrie du spectacle et de l’événementiel.

Sur l’autoroute A8, entre Nice et la frontière italienne, le 9 mars 2020.
Sur l’autoroute A8, entre Nice et la frontière italienne, le 9 mars 2020. VALERY HACHE / AFP

L’inquiétude est encore plus palpable dans le sud. La proximité avec l’Italie et le nombre de personnes âgées y sont pour beaucoup. Chaque matin, en plus du nombre de cas répertoriés par département, la presse locale égrène celui des annulations : le bal de la Rose à Monaco, la Foire de Nice (60 000 contrats et devis, 28 millions d’euros de transactions en dix jours). Partout, des appels aux précautions sanitaires. A la mosquée de Nice, chacun est prié d’apporter son tapis. A l’église, il n’y a plus d’eau dans les bénitiers et le prêtre n’appelle plus les fidèles à se donner l’accolade pour échanger la « paix du Christ ».

Les limites de la méthode Coué

Les châteaux de la Loire vont eux aussi connaître une désaffection imprévue. Les groupes scolaires se décommandent, et leur défection, conjuguée à celles des touristes étrangers, pénalise l’économie régionale. Aucun foyer d’infection n’a cependant encore été repéré, aucune contrainte imposée à la population. C’est d’ailleurs ce qui inquiétait, jusqu’à ce jeudi soir, Jianqi Bourachaud, une jeune Chinoise originaire de Canton et mariée à un enseignant français. Elle vit à Blois (Loir-et-Cher), travaille à domicile en vendant en ligne des objets dénichés dans les brocantes, et déplorait que les Français ne prennent pas plus de précautions. Comment se fait-il que le port des masques ne soit pas obligatoire ? Pourquoi les écoles n’ont-elles pas fermé plus tôt ? Cela fait plusieurs jours qu’elle demandait, en vain, à pouvoir « confiner » chez elle ses trois enfants. Lire aussi Aéroports fermés, mesures de confinement… le monde s’organise face à la pandémie

La Bretagne, elle, veut garder la tête froide. Pas de psychose, zéro panique. Les Iliens (Ouessant, Sein, Batz, Brehat, Belle-Ile…) ont beau redouter la contamination des équipages des bateaux les reliant au continent, ils restent optimistes. Et les Finistériens se réjouissent qu’à Plouédern, l’usine des laboratoires Gilbert, produisant du gel hydroalcoolique, turbine à plein régime.

Le coronavirus en chocolat de l’artisan Jean-François Pré, à Landivisiau (Finistère).
Le coronavirus en chocolat de l’artisan Jean-François Pré, à Landivisiau (Finistère). DAMIEN MEYER / AFP

La Bretagne Sud est évidemment plus touchée. Au sein du « cluster » d’Auray, où 35 personnes ont été officiellement infectées, la vie a été placée sous cloche… Quant au maire de Carnac, Olivier Lepick, il a tenté d’envoyer un signe positif en publiant sur sa page Facebook la photo d’un mojito consommé dans un bar local : « Si vous aimez vraiment vos commerçants, c’est le moment de le leur montrer car ils souffrent ! » Vendredi midi, des commerçants ont renchéri en se regroupant sur la place de la mairie d’Auray, rejoints par des clients. Treize morceaux de carton ont circulé de main en main pour dessiner un message : « Le bonheur, lui, aussi est contagieux ! » Mais la méthode Coué a atteint ses limites. Jeudi soir, après l’intervention du président, le « bonheur » n’était plus à l’ordre du jour.

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