« Les économistes ont souvent une conception étroite du bien-être, fondée sur la consommation matérielle »

Esther Duflo et Abhijit V. Banerjee, Prix Nobel d’économie en 2019 et professeurs au Massachusetts Institute of Technology, publient « Economie utile pour des temps difficiles ». « Le Monde » en publie des extraits.

Esther Duflo et Abhijit Banerjee devant leur résidence, le 14 octobre 2019 à Boston (Massachusetts).
Esther Duflo et Abhijit Banerjee devant leur résidence, le 14 octobre 2019 à Boston (Massachusetts). BRYCE VICKMARK / AFP
Bonnes feuilles. Nous vivons une époque de polarisation croissante. De l’Inde à la Hongrie, des Philippines aux Etats-Unis, du Brésil au Royaume-Uni, de l’Italie à l’Indonésie, le débat public entre droite et gauche se réduit de plus en plus à des affrontements bruyants, où l’invective laisse peu de place à la nuance et à la réflexion. Aux Etats-Unis, où nous vivons et travaillons, le nombre d’électeurs qui votent pour un parti différent aux diverses élections est à son plus bas niveau historique. Parmi les Américains qui s’identifient à l’un des deux grands partis, 81 % ont une opinion négative du parti adverse ; 61 % des démocrates jugent les républicains racistes, sexistes et sectaires, et 54 % des républicains jugent les démocrates malveillants. Un tiers des Américains seraient profondément déçus si un membre de leur famille proche épousait une personne de l’autre camp.
En France et en Inde, deux autres pays où nous passons beaucoup de temps, la montée de la droite dure est commentée, au sein de l’élite progressiste « éclairée » à laquelle nous appartenons, en des termes toujours plus apocalyptiques. La peur ne cesse de grandir : la civilisation telle que nous la connaissons, fondée sur le débat et la démocratie, serait désormais menacée.
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Nous sommes des économistes, c’est-à-dire des chercheurs en sciences sociales. Notre métier consiste à présenter des faits et une interprétation des faits qui seront susceptibles, nous l’espérons, de réduire ces divisions et d’aider chaque camp à mieux comprendre l’autre, afin de parvenir, sinon à un consensus, du moins à une sorte de désaccord raisonnable. La démocratie ne peut certes pas vivre sans conflit, mais à condition qu’il y ait du respect de part et d’autre ; et le respect suppose la compréhension mutuelle.
Ce qui rend la situation actuelle particulièrement inquiétante, c’est que l’espace permettant un débat de ce type semble se réduire chaque jour un peu plus. On observe une « tribalisation » des opinions, non seulement dans le domaine strictement politique, mais aussi en ce qui concerne les principaux problèmes de société et les solutions qu’il conviendrait de leur apporter. (…)
Economie et préjugés
Cela est d’autant plus regrettable que nous rentrons dans des temps difficiles. Les folles années de forte croissance mondiale, alimentée par l’expansion du commerce international et l’incroyable réussite économique de la Chine, sont sans doute terminées : la croissance chinoise ralentit et des guerres commerciales éclatent ici et là. Les pays qui ont prospéré sur cette déferlante – en Asie, en Afrique, en Amérique latine – commencent à s’inquiéter de ce qui les attend. Bien sûr, dans la plupart des pays riches, en Occident, cette croissance lente ne date pas d’hier, mais le détricotage du tissu social qui l’accompagne la rend particulièrement préoccupante aujourd’hui. Il semble que nous soyons revenus à l’époque des Temps difficiles de Charles Dickens, les riches se dressant contre des pauvres de plus en plus aliénés et privés de perspective d’avenir.
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Les questions économiques et de politique économique se trouvent au cœur de la crise actuelle. Peut-on faire quelque chose pour relancer la croissance ? Est-ce une priorité dans un Occident encore prospère ? Comment traiter l’explosion généralisée des inégalités ? Le libre-échange est-il le problème ou la solution ? Quels sont ses effets sur les inégalités ? Qu’en sera-t-il demain : les pays où le coût du travail est bas vont-ils évincer l’industrie chinoise ? Et que penser de l’immigration ? Les immigrés non qualifiés sont-ils trop nombreux ? Et des nouvelles technologies ? Faut-il craindre ou saluer les avancées de l’intelligence artificielle ? Enfin, et c’est sans doute la question la plus urgente, comment les sociétés peuvent-elles aider les populations laissées sur le bord de la route par la loi du marché ? (…)
« Lorsque l’opinion du public et celle des économistes diffèrent, ce ne sont pas toujours ces derniers qui ont raison »
Il se trouve que les économistes de métier ont beaucoup à dire sur ces questions : ils étudient l’immigration pour mesurer ses effets sur les salaires, les impôts pour déterminer s’ils découragent l’entreprise, les programmes de redistribution sociale pour voir s’ils encouragent la paresse. Ils regardent ce qui se passe quand les nations commercent entre elles, et émettent des hypothèses sur les gagnants et les perdants probables de ces échanges. Ils réalisent des efforts considérables pour comprendre pourquoi certains pays connaissent la croissance et d’autres non, et ce que les gouvernements peuvent faire pour y remédier – si toutefois ils peuvent quelque chose. Ils rassemblent également des données sur ce qui rend les individus plutôt méfiants ou généreux, sur les raisons pour lesquelles on quitte son pays pour un autre, et sur la manière dont les réseaux sociaux exploitent nos préjugés.
Economie et futurologie
Or ce que les recherches les plus récentes nous révèlent est souvent surprenant, en particulier pour tous ceux qui sont habitués aux réponses toutes faites des manuels d’économie du secondaire et des pseudo-économistes des plateaux de télévision. Leurs résultats peuvent nous fournir un éclairage nouveau sur nombre de ces débats. (…)
Nous sommes convaincus que, lorsque l’opinion du public et celle des économistes diffèrent, ce ne sont pas toujours ces derniers qui ont raison. Nous, économistes de métier, sommes souvent trop enfermés dans nos modèles et nos méthodologies, et il nous arrive d’oublier où finit la science et où commence l’idéologie. Nous répondons à des questions de politique économique en nous appuyant sur des hypothèses qui nous semblent aller de soi parce qu’elles sont les éléments constitutifs de nos modèles, mais cela ne veut pas dire qu’elles sont toujours correctes. Nous sommes néanmoins les seuls à disposer d’une expertise utile. L’ambition (modeste) de ce livre est de partager une partie de cette expertise et de rouvrir le débat sur les sujets les plus cruciaux et les plus clivants d’aujourd’hui.
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Nous avons besoin pour cela de mieux comprendre les raisons de la méfiance qu’inspirent les économistes. Pour une bonne part, elles tiennent au fait qu’il y a, autour de nous, beaucoup de mauvaise science économique. Les individus qui représentent les « économistes » dans le débat public ne sont en général pas ceux du panel IGM Booth. Les économistes auto-proclamés de la télévision et de la presse – économiste en chef de la banque X ou de la société Y – sont la plupart du temps, à de notables exceptions près, les porte-parole des intérêts économiques de leurs employeurs, et ils se sentent souvent en droit d’ignorer le poids des faits et de la preuve. Ils font également montre d’un optimisme irréductible, et très prévisible, à l’égard des mécanismes du marché. Et c’est précisément ce type d’attitude que le public associe aux économistes en général.
Malheureusement, qu’il s’agisse de leur apparence (costume-cravate) ou de leur manière de parler (avec force jargon), ces économistes médiatiques sont difficiles à distinguer des économistes de métier. La différence la plus notable est sans doute leur goût pour l’affirmation péremptoire et la prédiction définitive, ce qui, fâcheusement, ne fait que renforcer leur autorité. Or leurs prédictions sont le plus souvent très mauvaises, en partie parce que l’exercice de la prévision lui-même est impossible ou presque ; c’est la raison pour laquelle les économistes de métier se tiennent en général prudemment à distance de la futurologie. (…)
Economie et plomberie
L’autre explication de cette défiance est que les économistes prennent rarement le temps d’expliquer les raisonnements complexes sur lesquels reposent les conclusions qu’ils tirent. Comment font-ils le tri entre les nombreuses interprétations possibles des données ? Quelles conclusions, souvent issues de domaines différents, leur a-t-il fallu mettre en relation pour trouver la réponse la plus plausible ? Quel est le degré de plausibilité de cette réponse ? Est-il préférable d’agir maintenant en tenant compte de leurs conclusions, ou d’attendre et voir venir ? La culture médiatique d’aujourd’hui ne laisse évidemment aucune place à des explications longues et argumentées. Combien de fois n’avons-nous pas dû batailler avec des présentateurs télé pour dire ce que nous avions à dire (avec pour unique résultat, à de nombreuses reprises, d’être coupés au montage) ? Les économistes refusent souvent de prendre part au débat public. Beaucoup pensent que cela leur donnerait trop de travail de se faire comprendre, et ne veulent pas courir le risque que leurs raisonnements paraissent bancals ou que les mots qu’ils avaient soigneusement choisis soient utilisés pour leur faire dire autre chose. Certains économistes, bien sûr, prennent la parole, mais ce sont en général, à de notables exceptions près, ceux qui ont les opinions les plus arrêtées et n’ont pas la patience de s’ouvrir ou de se confronter aux meilleurs travaux de la science économique contemporaine. Certains, trop redevables à l’orthodoxie pour tenir compte d’un fait ne s’y conformant pas, répètent comme un mantra de vieilles idées, quand bien même elles ont été depuis longtemps réfutées. D’autres ne cachent pas leur méfiance vis-à-vis de la science économique dominante, ce qu’elle mérite, d’ailleurs, quelquefois ; mais ce ne seront pas eux qui parleront des recherches les plus actuelles et les plus intéressantes.
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Nous pensons que la meilleure science économique est souvent celle qui fait le moins de bruit. Le monde est si incertain et si compliqué que ce que les économistes ont de plus précieux à partager n’est pas leurs conclusions mais le chemin qu’ils empruntent pour y parvenir : les faits dont ils ont connaissance, la manière dont ils les interprètent, les étapes déductives par lesquelles ils passent, les raisons de leur incertitude quand elle subsiste. Car les économistes ne sont pas des scientifiques comme le sont les physiciens. Ils possèdent bien peu de certitudes absolues. L’humour de la série américaine The Big Bang Theory repose sur le mépris des physiciens pour les ingénieurs. Les physiciens ont des idées abstraites et profondes quand les ingénieurs sont des bricoleurs qui bidouillent pour tenter de donner une forme concrète à ces pensées. Du moins est-ce ainsi qu’ils sont présentés dans ce programme. Si une série doit un jour se moquer des économistes, il y a fort à parier que nous nous retrouvions très en dessous des ingénieurs, du moins de ceux qui fabriquent des fusées, car, contrairement aux ingénieurs (en tout cas à ceux de The Big Bang Theory), nous ne pouvons même pas compter sur des physiciens pour nous dire comment faire échapper une fusée à la gravitation terrestre. Les économistes sont plutôt des plombiers : ils résolvent les problèmes par un mélange d’intuition faite de science, de conjecture fondée sur l’expérience et d’une bonne dose d’essais et d’erreurs. (…)
Economie et médecine
La bonne science économique n’est d’ailleurs pas une denrée si rare. Elle commence par identifier des faits troublants, pose quelques hypothèses fondées sur ce que nous savons déjà du comportement humain ainsi que sur des théories qui ont fait ailleurs la preuve de leur validité ; elle utilise des données pour tester ces conjectures, affine la ligne d’attaque (ou la modifie radicalement) en fonction de ce que nous disent les données avant d’arriver, enfin, avec un peu de chance, à une solution. En cela, notre travail ressemble beaucoup à la recherche médicale. Dans son remarquable ouvrage sur la lutte contre le cancer, L’Empereur de toutes les maladies [Flammarion, 2013], Siddhartha Mukherjee montre que la mise sur le marché de tout nouveau médicament est précédée d’un long processus, fait d’hypothèses inventives, d’expérimentations prudentes et de perfectionnements variés. Le travail des économistes est très comparable. Comme en médecine, nous ne sommes jamais certains d’avoir trouvé la vérité : nous avons simplement suffisamment foi dans le fait qu’une solution existe pour nous lancer, sachant qu’il nous faudra peut-être changer d’avis plus tard. Comme en médecine, enfin, notre travail ne s’arrête pas dès lors que les recherches fondamentales sont terminées et que l’idée principale a été dégagée : encore faut-il, ensuite, appliquer cette idée dans le monde réel.
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Il nous semble important d’être guidés dans ce projet par une vision large de ce que désirent les êtres humains et de ce qui constitue réellement une vie bonne. Les économistes ont souvent une conception étroite du bien-être, fondée essentiellement sur la consommation matérielle. Or nous avons tous besoin de davantage pour que notre vie se révèle épanouissante : le respect du bien commun, le réconfort de la famille et des amis, la dignité, la légèreté, le plaisir. L’accent mis sur le seul revenu n’est pas seulement un raccourci commode : c’est une vue déformante, qui a souvent conduit les économistes les plus brillants à s’égarer sur de fausses pistes, les décideurs politiques à prendre de mauvaises décisions, et trop d’entre nous à nous préoccuper de faux problèmes et oublier les vrais. C’est cette approche encore qui amène tant de gens à croire que toute la misère du monde est prête à déferler sur nos côtes pour prendre nos meilleurs emplois. C’est elle qui pousse les nations occidentales à poursuivre comme une idée fixe le retour des glorieuses années de la croissance économique effrénée. Elle qui nous conduit à nous méfier des pauvres et à avoir, en même temps, terriblement peur de rejoindre un jour leurs rangs. Elle enfin qui semble rendre si difficile le compromis entre croissance de l’économie et survie de la planète (…).
« Economie utile pour des temps difficiles », d’Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo, Seuil, 544 p., 25 €, à paraître le 12 mars.


« Economie utile pour des temps difficiles », de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo.
« Economie utile pour des temps difficiles », de Abhijit V. Banerjee et Esther Duflo. SEUIL

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