Trois commandes par seconde : la livraison, dérive des temps modernes

Du poulet fermier aux jeux vidéo, du préservatif à l’apéro, tout est livrable désormais. « Homo numericus » se transforme peu à peu en flemmard augmenté, ou en coursier éreinté.

Durant les vacances de février, face au manque de neige et aux tempéra­tures anormalement élevées pour la saison en altitude (15 °C à 1 800 mètres), le conseil départemental de la Haute-Garonne a décidé de faire acheminer 50 tonnes de précieux or blanc par hélicoptère, sur les pistes de la station de ski pyrénéenne de Luchon-Superbagnères. Coût total : 5 000 euros. Auquel il faut ajouter une polémique. En effet, cette manœuvre aérienne largement média­tisée n’a pas été du goût de la ministre de la transition écologique, Elisabeth Borne : « Enneiger les stations de ski par hélicoptère n’est pas une voie possible », avait-elle tranché sur Twitter.

Par l’excès, cette opération héliportée est venue souligner le fait que nous baignons aujourd’hui dans un imaginaire envahissant : celui de la livraison. Ce nouveau paradigme de notre rapport au monde présuppose, en premier lieu, que nous n’avons pas le temps. Attendre que les flocons tombent d’eux-mêmes ? Aller acheter des lasagnes chez le traiteur ? Eh puis quoi encore ! Du poulet ­fermier aux jeux vidéo, de l’apéro aux phénomènes météo, des préservatifs à la tomme de Savoie, tout a donc vocation, aujourd’hui, à être livrable. Bati.link propose, par exemple, de « remédier aux ­problématiques liées au manque de pièces sur un chantier grâce à un système de livraison express de votre matériel directement sur votre lieu d’intervention ». En un mot, vis, silicone et plaques de BA13 viennent désormais à vous, comme par enchantement.

Un mode de vie en soi

Sur le site d’Allo Apéro, l’argumentaire de la page d’accueil est du même tonneau : « Une rupture de stock de boissons fraîches peut survenir lors d’une cérémonie. Si cela arrive, il ne faut pas être inquiet. Car il est possible de vous faire livrer des alcools frais à température de dégustation en 30 minutes à Paris centre. » La formule fonctionne aussi pour les produits stupéfiants. Aujourd’hui, il est devenu tout aussi facile de se faire livrer à domicile un sachet d’herbe ou un gramme de coke qu’une pizza quatre ­fromages. « Dans les grandes métropoles, le phénomène des livraisons de drogue à domicile, sur fond de promotions commerciales délivrées par SMS, ne cesse de se développer », peut-on lire dans un rapport de l’Observatoire français des drogues et des toxicomanies (OFDT) datant de 2019. Bienvenue dans un monde qui ne supporte plus le manque.

Le livreur.

Boostée par l’essor de l’e-commerce au début des années 2000, la livraison est progressivement devenue un mode de vie en soi et ce n’est pas un hasard si Amazon a développé un service de streaming pour les abonnés de son offre premium. Scotché devant la nouvelle saison de la série Fleabag, l’individu moderne est invité à rester chez lui où, tel un oisillon dans son nid, il est alimenté par d’innombrables capillarités marchandes, se transformant progressivement en flemmard augmenté. Alors que l’entrée dans l’âge adulte constituait jusqu’alors en un apprentissage de la frustration, nous sommes aujourd’hui maintenus dans un état enfantin, où chacun de nos désirs doit être satisfait dans l’instant.

Trois commandes sont passées chaque seconde dans l’Hexagone et 47 % des Français se font livrer des repas à domicile ou au bureau, 84 % chez les 18-24 ans.

C’est au royaume – légal celui-ci – de la nouille fumante que cet appétit pour le fait de voir quelqu’un venir ­sonner chez vous lesté d’un paquet à la main se développe avec le plus d’entrain. En France, le marché de la livraison de repas est estimé à 3,3 milliards d’euros (soit 5 % de la restauration ­commerciale totale), en progression de 20 % par an, d’après une étude menée en 2019 par le cabinet Food Service ­Vision. Trois commandes sont passées chaque seconde dans l’Hexagone et 47 % des Français se font livrer des repas à domicile ou au bureau, 84 % chez les 18-24 ans.

Il est 13 heures passées et, après ce long préambule, mon estomac gargouille. Entre deux livraisons de livres par Amazon, il est grand temps de démarrer cette enquête de terrain depuis mon domicile en téléchargeant l’appli Deliveroo. Après avoir renseigné mon adresse, partagé mes données de géo­localisation et mes coordonnées ban­caires, je commande un bo bun et des raviolis aux légumes (oui, le journalisme a parfois une dimension héroïque). « Aidez-nous à réduire les déchets : ne demandez des couverts que si vous en avez besoin », précise un onglet, signe des nouvelles préoccupations écologiques (ou du « greenwashing », selon le point de vue) d’une industrie qui repose, pour l’instant, en un équilibre précaire, sur le contenant à usage unique. Quelques dizaines de minutes plus tard, le plat arrive à ma porte, tendu par un bras qui dépasse à peine de l’ascenseur. « Bon appétit, bonne journée… », me dit le livreur, qui se remet immédiatement à pianoter sur son smartphone.

Tout se livre.
Tout se livre. GUILLAUME MARTIAL POUR LE MONDE

Tout cela fut si furtif que je ne suis même pas sûr que nous ayons réussi à échanger un regard. Dans les heures qui suivent, en contraste avec l’apparente légèreté de ce mode d’approvisionnement, j’ai beaucoup de mal à digérer ce bo bun (les risques du métier). Voilà pourquoi j’opte le lendemain pour les services de Frichti qui, au lieu de plats venant de restaurants, propose « des produits frais, cuisinés maison avec amour à Paris ». Je commande un Kinn Kaho, « un curry vert comme on le fait là-bas, avec du riz, du poulet fermier et des feuilles de combava. Il n’y a plus qu’à mélanger le tout ! » Et à le réchauffer, summum de l’effort susceptible d’être consenti par l’ancien chasseur-cueilleur devenu homo numericus prothétique. « Votre livreur arrive. Avec prudence et sans CO2 ! », me prévient l’application, qui me permet de suivre en temps réel, sur une carte, l’avancée de mon curry de poulet, comme si j’étais un général des armées surveillant la progression d’une division d’infanterie.

Quand il débarque, mon livreur porte, comme cela arrive souvent, un gros casque de moto, signe que pour l’absence de CO2 il faudra repasser. Douées pour le marketing et le business, les ­boîtes de livraison le sont un peu moins pour les conditions de travail. Elles exigent bien souvent une dévotion totale sans offrir, en contrepartie, de contrat en adéquation avec cet investissement. La fragilité de ce statut se fait sentir encore plus dans un monde sur lequel le coronavirus fait planer le spectre du confinement – et de la porte qui ne s’ouvre plus pour réceptionner la pizza.

Les petites mains corvéables de la « gig economy »

Même si l’ubérisation n’est pas une fatalité (la société coopérative Les Coursiers bordelais propose CDI, mutuelle et titres-restaurants à ses colla­borateurs), il suffit, pour se couper l’appétit, de regarder le webdocu Invisibles, de Julien Goetz et Henri Poulain, diffusé récemment sur France TV et disponible en replay, où témoignent les petites mains corvéables de cette gig economy (« économie des petits boulots »). Le livreur, un autoentrepreneur libre comme l’air ? « Même s’il est indépendant, il dépend en réalité de la plate-forme, qui lui distribue les tâches, et du client, qui, en cas de mécontentement, peut faire remonter de mauvais commentaires à la plate-forme. Celle-ci se réserve le droit de mettre fin à toute col­laboration, sans avoir à présenter le moindre motif », résume Victor Nicolas dans son e-book Dans les coulisses de la food-delivery : les secrets de la livraison à vélo (Edition Kindle).

12 h 49, le lendemain : un peu écœuré, je teste tout de même les services d’Uber Eats. On me prévient que ma commande sera livrée à 13 h 20, 13 h 45 au plus tard, si le scénario se dérègle. Mon livreur « roule à vélo », précise l’appli. Pourquoi, alors, sort-il lui aussi de l’ascenseur avec un casque de moto sur la tête ? Réservé jusque-là aux grandes agglomérations, ce système de livraison se développe aujourd’hui dans les petites villes, où la nouvelle aventure consiste à commander des McDo en restant assis sur son canapé. La livraison est une toxicomanie en soi : ainsi, 25 % des utilisateurs ont l’intention de commander plus souvent dans les douze prochains mois, d’après une étude de Food Vision Service de 2019. Livraison de produits frais de proximité (Epicery), d’ingrédients à cuisiner soi-même (Foodette), de fruits et légumes fraîchement coupés (Koupé) : les initiatives dans le secteur semblent aussi nombreuses que les types avec de gros sacs carrés sur le dos dans les rues de nos villes.

Pour 3,90 euros, la livraison permet en plus d’éliminer le fameux dilemme métaphysique de la poule et de l’œuf.

Doutant désormais de ma capacité à pouvoir faire par moi-même une omelette, je décide de commander une boîte d’œufs (avec du papier toilette et des bougies d’anniversaire), en m’en remettant aux bons soins de Glovo, une start-up née en 2014 à Barcelone, qui propose de livrer à peu près tout et n’importe quoi en un temps record. Pour 3,90 euros, la livraison permet en plus d’éliminer le fameux dilemme métaphysique de la poule et de l’œuf. Ce qui arrive en premier, c’est toujours le ­livreur, encore avec un casque de moto qui, pour tout dire, lui fait une tête ovoïde. Il me tend un sachet en papier kraft.

« Vous êtes super rapide… », lui dis-je.

« Euh, je fais au mieux ! », me répond le type, éberlué que je me mette à lui parler. J’enchaîne, en me disant que c’est l’occasion rêvée pour mener une enquête au débotté, sur un coin de palier.

« Vous touchez combien sur une livraison ? »

Le type me regarde comme si je venais lui demander le code de sa carte bancaire. Son portable se met alors à sonner.

« Euh, je ne sais pas. Au revoir monsieur ! », lance-t-il, en s’engouffrant à reculons dans l’ascenseur exigu, le regard focalisé sur l’écran de son smartphone.

Exerçant une pression temporelle maximale sur ses exécutants, le système de la livraison marginalise le contact humain et rend cette expérience en partie déceptive, sans saveur, voire un peu traumatisante. Car manger, en réalité, ce n’est pas que se catapulter des calories au fond de l’estomac, c’est aussi parler avec des gens, humer une atmosphère, bref faire société au-delà de toute visée utilitaire. Dans son livre paru le 20 janvier, Rendre le monde indisponible (La Découverte, 144 p., 17 €), le philosophe et sociologue Harmut Rosa explique que, en voulant que les êtres et les choses deviennent disponibles de manière permanente et illimitée, notre société ne fait qu’alimenter de nouveaux cycles de frustration, nous privant des richesses potentielles de l’existence, de sa résonance. « Là où tout est disponible, le monde n’a plus rien à nous dire », résume-t-il, comme s’il venait de se faire livrer un Poke Bowl par Deliveroo.

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