Les oubliés de la mobilité

« Sans voiture, je ne suis plus rien »

Bruno EHRHARDT « ce reportage concerne de la même façon notre commune de Moreuil :vous reconnaîtrez facilement des situations identiques!C’est pourquoi avec notre Coopérative écologique et sociale nous proposons des solutions immédiates pour les nouvelles formes de mobilité! »

ReportagePour les millions de Français qui n’ont pas accès à un véhicule, se déplacer ne va pas de soi. Dès lors, difficile de trouver un emploi et d’échapper à la précarité. Un engrenage qu’espère enrayer une loi promulguée fin 2019 qui reconnaît un « droit à la mobilité ». Dans le Puy-de-Dôme, des dispositifs d’insertion sont déjà en place.

Les bourrasques déportent le 50 cm3 à chaque lacet. La silhouette de Mickaël s’accroche sur la départementale 987 trouée de nids-de-poule, au travers de l’épaisse nappe de brouillard. Nous sommes dans les Combrailles (Puy-de-Dôme), aux confins de l’Allier et de la Creuse, dans ce Massif central de hauts plateaux, de méandres et de gorges écorché par l’activité volcanique. Chaque jour, Mickaël fait vrombir son petit moteur : 80 kilomètres entre le village de Saint-Maurice-près-Pionsat, où il vit, celui de Saint-Gervais-d’Auvergne, où il travaille à la blanchisserie La Bujade, et le bourg de Saint-Eloy-les-Mines, où il prend des cours de conduite.

Les seuls bus qui grimpent jusqu’ici sont rares, hormis pour les scolaires. Ils ne relient pas les villages entre eux, seulement quelques localités plus denses et les villes de Riom et Clermont-Ferrand. Quant au train, voilà longtemps que la petite ligne des Combrailles a cessé d’enjamber la vallée de la Sioule par le viaduc des Fades, faute d’entretien suffisant. Cette « galère » devrait bientôt être derrière lui, veut croire le garçon, une écharpe de l’Olympique de Marseille autour du cou. Il espère décrocher son permis dans quelques semaines, l’année de ses 30 ans. Trop longtemps que ces histoires de déplacements lui « prennent la tête », l’empêchant de tout. Sans voiture, il s’est toujours senti « bloqué ». Et encore plus ici, « c’est juste vital », il dit en fixant ses Nike Air.

Sans permis, Mickaël, 29 ans, parcourt 80 kilomètres sur son scooter entre le chantier d’insertion où il travaille et l’auto-école où il prépare le permis.
Sans permis, Mickaël, 29 ans, parcourt 80 kilomètres sur son scooter entre le chantier d’insertion où il travaille et l’auto-école où il prépare le permis. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Assignée à résidence

« Bloquée », c’est aussi le premier mot de Stella. Cette mère célibataire vit quelques plis de massif plus haut encore, hameau des Ollières, au bout d’un chemin de terre spongieux, première à gauche après Blot-l’Eglise, 420 habitants et une épicerie Proxi qui fait office de tout. Malgré les déveines, cette quinquagénaire s’en était toujours sortie vaille que vaille. Tant qu’elle pouvait compter sur sa Renault Mégane, une seconde main de 18 ans rachetée 6 000 euros à l’époque, 312 000 kilomètres au compteur depuis. Mais, en septembre, l’engin a lâché. Au chômage, Stella n’avait pas les moyens de payer des réparations. « Le coup de grâce », dit-elle. Les contours de son hameau ont alors pris ceux d’un îlot, l’assignant à résidence.

Soixante kilomètres au sud, à Clermont-Ferrand, Stéphanie et Laila se sentent empêchées, elles aussi. Ces deux mères vivent en ville, pourtant. La première, 38 ans, célibataire, une fille de 12 ans en garde alternée, à 3 kilomètres du centre ; la seconde, 28 ans, mariée, trois enfants, aux Vignes, un quartier prioritaire au nord. Elles n’ont pas le permis, pas de voiture, sont peu à l’aise à vélo. Leurs déplacements sont soumis à des impératifs horaires – parfois inadaptés –, circonscrits au quadrillage tracé par l’alphabet des bus et des tramways : le C pour aller chercher la fille de Stéphanie au collège, le A pour Pôle emploi et les enfants de Laila à la crèche, le 3 pour rejoindre la CAF et Lidl…

Des barrières invisibles

Il y a les barrières invisibles, aussi. Clermont, Stéphanie y est née et y a toujours vécu. Quand elle s’aventure au-delà, elle « flippe un peu de [s]e perdre », même si elle sait pouvoir se raccrocher à Google Maps. Pendant vingt ans, la jeune femme a dû s’accommoder, même quand il fallait grimper la côte de la maternité à pied, enceinte de sa fille. « Je suis une grande marcheuse », préfère-t-elle ironiser, robuste dans sa large doudoune, des yeux bleus rieurs. Pas du genre à s’apitoyer.

Même si ses jambes se souviennent encore des deux heures de marche quotidienne, cinq ans durant, de nuit, pour ses ménages. Aucun bus à ces heures-là, mais les huées d’hommes éméchés sortant de boîtes de nuit. Stéphanie s’est une fois offert un taxi : 20 euros, « le prix d’un chariot plein », on ne l’y a plus reprise. Laila, elle, voudrait ne plus avoir à dépendre de son mari pour se déplacer, d’autant que celui-ci, maçon dans le bâtiment, embauche à 4 heures, explique-t-elle, un foulard violet et des montures noires qui mangent son visage rond, en resservant un thé à la menthe dans son salon marocain.

Stéphanie, inscrite dans un cursus d’apprentissage du code de la route, vient de faire son premier trajet en covoiturage. Si le permis reste nécessaire, la plateforme de mobilité veut aussi proposer aux stagiaires des alternatives à la voiture individuelle.
Stéphanie, inscrite dans un cursus d’apprentissage du code de la route, vient de faire son premier trajet en covoiturage. Si le permis reste nécessaire, la plateforme de mobilité veut aussi proposer aux stagiaires des alternatives à la voiture individuelle. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Se déplacer implique non seulement de pouvoirbouger – disposer de moyens de transport –, mais aussi de savoirbouger : maîtriser le français, déchiffrer la signalétique, lire un plan réseau, comprendre une fiche horaire, réserver un billet… Un capital qui n’est pas accessible à tout le monde, dans une société à flux tendus où tout impose de bouger pour exister : fragmentation des territoires et de l’emploi, allongement des distances domicile-travail, budget transport de plus en plus lourd…

Deux à trois Français sur dix concernés

Comme Stéphanie, Laila, Stella et Mickaël, une population importante vit des situations de mobilité restreinte ou contrainte. Le sociologue et spécialiste de ces questions Eric Le Breton parle de « situations d’insularité » – les individus étant métaphoriquement bloqués sur une île ayant pour centre leur domicile. Leurs freins ne sont pas seulement territoriaux mais peuvent être physiques, économiques ou encore psychologiques et culturels.

Pour Eric Le Breton, sociologue, le droit à la mobilité « régit et conditionne tous les autres : pour pouvoir exercer un droit à la formation, à l’emploi, au logement, à la santé, la culture, la citoyenneté, encore faut-il pouvoir se déplacer ».

Il n’existe pas de dénombrement rigoureux de cette population, mais deux à trois Français sur dix (soit 14 à 19 millions) seraient concernés, selon les estimations du sociologue, qui englobent de manière large une diversité de situations : habitants de territoires ruraux, périurbains, d’une zone prioritaire de la politique de la ville, allocataires de minima sociaux, personnes en insertion, personnes âgées dépendantes, personnes en situation de handicap, migrants…

Pour Eric Le Breton, la mobilité est devenue « le droit des droits ». Un droit civil, mais aussi social et politique, qui « régit et conditionne tous les autres : pour pouvoir exercer un droit à la formation, à l’emploi, au logement, à la santé, la culture, la citoyenneté, encore faut-il pouvoir se déplacer ». En être privé « condamne les individus à n’être que des citoyens de seconde catégorie ». Une problématique prise en compte dans la loi d’orientation des mobilités (LOM), adoptée en novembre.

Dans les Combrailles, peu de bus pour circuler entre les villages. D’autres modes de transports sont proposés, comme le covoiturage.
Dans les Combrailles, peu de bus pour circuler entre les villages. D’autres modes de transports sont proposés, comme le covoiturage. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Lire aussi Vers un « droit à la mobilité »

Reconnaissant un « droit à la mobilité », le texte entend répondre aux inégalités de déplacement et aux fractures territoriales. Entre autres mesures destinées aux publics empêchés : un accompagnement individualisé pour tout demandeur d’emploi ; la possibilité pour les collectivités de mettre en œuvre des services de mobilité à caractère solidaire ou de verser des aides individuelles. « C’est un changement de paradigme bienvenu qui devrait faciliter le travail des acteurs de terrain qui se mobilisent depuis deux décennies sur ces enjeux », espère Éric Le Breton.

Une double peine

Mickaël se souvient des offres d’embauche qu’il a dû refuser, faute de pouvoir s’y rendre, des entretiens écourtés, aussitôt l’absence de permis remarquée sur son CV. « Tout ce qu’on vous demande, c’est d’avoir une voiture, même si vous n’avez pas de toit », constate-t-il. La rue, il l’a connue trois ans, quand il avait 20 ans. Une embrouille avec ses parents. C’est sa copine qui l’a sorti de là. Il s’est installé chez elle, dans une cité HLM du Val-de-Marne. À cette époque, ce n’était pas les lacets d’Auvergne qu’il arpentait, mais les lignes de RER et de bus pour des missions d’intérim d’un bout à l’autre des zones industrielles franciliennes.

Une double peine, pointe le jeune homme : « C’est à ceux qui peuvent pas bouger qu’on demande d’aller bosser le plus loin» C’est pour leur fille de 12 ans, qui était « agitée », que Mickaël et sa copine ont décidé de quitter leur cité pour rejoindre les beaux-parents installés dans le Puy-de-Dôme. Ils voulaient changer de cadre. Ici, la vie semblait « plus facile et moins chère ». Même s’il faut faire le plein du scooter tous les deux jours : 5 bidons par mois, 100 euros qui partent sur les 890 de salaire. Cette bécane dégotée 400 euros sur Leboncoin leur évite toutefois les 15 kilomètres à pied qu’il fallait faire jusqu’à l’Intermarché d’Auzances, quand le beau-père ne pouvait pas les y conduire.

« Le permis est une machine à exclure d’une complexité révoltante, plus difficile à obtenir que le bac et au pouvoir de discrimination sociale plus grand. » Eric Le Breton, sociologue

C’est Pôle emploi qui a orienté Mickaël vers la blanchisserie La Bujade, un chantier d’insertion, et vers la Plateforme de mobilité du Puy-de-Dôme (Plateforme mobilité 63), une structure du réseau national Mob’In (pour mobilité inclusive) qui accompagne ceux qui rencontrent des difficultés de mobilité. Un boulot en même temps qu’un accompagnement pour le permis, l’horizon s’est vite dégagé. Cet examen, si cher, lui semblait hors de portée. Le brevet de sécurité routière (BSR) lui avait déjà coûté 220 euros.

Pour le code, il n’a eu à débourser que les 30 euros de l’examen et pour le permis, le montage d’un dossier de microcrédit devrait lui permettre d’étaler le paiement des 1 000 euros sur un an. « Le permis est une machine à exclure d’une complexité révoltante, plus difficile à obtenir que le bac et au pouvoir de discrimination sociale plus grand », estime Eric Le Breton, alors qu’un jeune sur deux ne s’inscrit pas à l’examen pour des raisons financières. La LOM affiche l’ambition de faciliter son accès.

Mickaël travaille à la blanchisserie La Bujade, un chantier d’insertion. Il vient d’obtenir son code et prépare assidûment son permis.
Mickaël travaille à la blanchisserie La Bujade, un chantier d’insertion. Il vient d’obtenir son code et prépare assidûment son permis. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Un cercle vicieux

Pendant dix-sept ans, Stella, elle, s’est usée dans des allers-retours de 100 kilomètres entre son hameau et Clermont, où elle travaillait dans une centrale d’achat pharmaceutique. Auxquels s’ajoutaient les bornes pour aller chez le médecin, faire les courses, les démarches administratives… dans cette « zone blanche de tout ». Entrée « tout en bas », comme manutentionnaire, Stella avait fini responsable de l’entrepôt, raconte-t-elle fièrement au coin de la cheminée qui réchauffe son intérieur modeste. Elle s’excuse : les travaux d’isolation de sa bâtisse en pierre n’ont jamais pu être terminés. « Ma boîte serait ouverte, je ferais encore le trajet, dit-elle en rallumant une roulée. Au moins, à l’époque, je gagnais de quoi entretenir mon véhicule et ma maison. »

Il y a huit ans, elle s’est retrouvée sur le carreau : restructuration. A 43 ans, il a fallu se remettre à chercher du boulot. « J’ai traversé la rue pourtant, mais j’en ai pas trouvé, raille-t-elle, en allusion à la phrase d’Emmanuel Macron s’adressant à un jeune chômeur. Peut-être que j’aurais dû faire plus de 150 kilomètres, comme quand il l’avait suggéré aux GM&S de la Creuse ? » La fille de gardien de la paix a enchaîné les missions de manutention puis les saisons de maraîchage d’un bout à l’autre des Combrailles.

Jusqu’à ce que sa Renault Mégane tombe en panne, l’empêchant d’aller au tri des oignons qui lui assure d’ordinaire un SMIC pour l’hiver. Comment, alors, payer le garagiste ? Changement de pneu, de filtre, de batterie, les années derrière elle ressemblent à une litanie de réparations jalonnées par les prix à la pompe. Stella peut les réciter en remontant jusqu’à ses 18 ans, quand elle travaillait dans une station-service, 3,14 francs le litre.

Stella, 51 ans, habite à 50 kilomètres de Clermont-Ferrand. Sa voiture tombée en panne, elle ne pouvait plus aller travailler. La Plateforme mobilité lui en a prêté une.
Stella, 51 ans, habite à 50 kilomètres de Clermont-Ferrand. Sa voiture tombée en panne, elle ne pouvait plus aller travailler. La Plateforme mobilité lui en a prêté une. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

La bagnole a toujours été le premier poste de dépense, avec la maison, « tant pis pour le coiffeur et les vêtements », dit-elle en désignant ses cheveux blancs sous la décoloration. Mais prendre soin de ce qu’elle considère comme son « outil de travail », c’est aussi prendre soin d’elle-même. « Sans ma voiture, je ne suis plus rien » Elle décrit ce cercle vicieux maintes fois entendu sur les ronds-points : « Il faut travailler pour vivre, mais tout ce qu’on gagne passe dans les réparations et le carburant pour continuer à aller travailler. Donc quand est-ce qu’on vit ? »

Faire ronfler le moteur, une « délivrance »

La colère jaune fluo, elle la partage. Mais un détour jusqu’au rond-point le plus proche de Riom, à 25 kilomètres, lui aurait coûté trop en carburant. « Même aller manifester à Clermont pour les retraites, je peux pas. » Maintenant que les trois enfants sont partis, il lui arrive de regretter de s’être excentrée dans ces reliefs qui l’asservissent à son vieux diesel. A l’époque, elle les élevait seule et voulait leur offrir un meilleur cadre que les tours des quartiers nord de Clermont. Pour pouvoir acheter une maison avec jardin pour un potager et des poules, il a fallu chercher loin. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Les « gilets jaunes » et la France « d’où la vie se retire »

Déménager pour se rapprocher d’une ville ? Stella y songe parfois. « Mais ce toit sur la tête et ma voiture, c’est tout ce que j’ai. Je m’en suis donné les moyens, pour la retraite. C’est ma stabilité, ma dignité. » Elle se souvient de cette « délivrance » ressentie, ce 23 décembre, lorsqu’elle a fait ronfler le moteur pour descendre travailler. Le même sentiment s’est emparé de Mickaël, en novembre, quand l’examinatrice lui a annoncé qu’il avait réussi le code.

« C’est comme si je renaissais », dit-il. Tout de suite, il a appelé les copains de Paris qui l’avaient soutenu quand il dormait dehors. Après des semaines d’entraînement avec les copains de galère de La Bujade, ils étaient descendus ensemble passer l’examen à Clermont, silencieux dans la C3, le ventre noué. « Pendant l’épreuve, je devais essuyer ma main entre chaque question tellement je transpirais. »

Le permis, le « plus beau diplôme »

En ce jour de décembre, au cœur de Clermont, les locaux de la Plateforme mobilité bourdonnent : une conseillère reçoit un demandeur d’emploi pour un « diagnostic », dirige un autre vers un garage solidaire ; là on prépare un atelier vélo-école… Ici, on guérit tous les maux de la mobilité. On retrouve Laila et Stéphanie, les yeux rivés vers le formateur – il demande la différence entre « je peux » et « je dois »dépasser. À leurs côtés, d’autres personnes en difficulté d’apprentissage, des mères célibataires, des migrants…

Depuis qu’elles suivent cette formation adaptée au code, Stéphanie et Laila reprennent pied. « Ici, on prend le temps de nous expliquer. Ça redonne un objectif, un cadre », trouve Stéphanie, qui connaît trop bien la spirale de l’enfermement, « quand on vit seule et au RSA ».L’une et l’autre avaient failli se décourager, après plusieurs tentatives à l’examen dans des auto-écoles classiques. « Des fois je me dis : j’ai jamais eu mon CAP pâtisserie, c’est pas moi qui vais avoir le code », lâche Laila avec son franc-parler. L’école, c’était « pas trop [son] truc ». Au collège, elle avait été orientée vers une Segpa (section d’enseignement général et professionnel adapté), comme Stéphanie.

Lionel Faure est l’un des plus anciens formateurs de l’association Formation Insertion Travail, au sein de la Plateforme de mobilité du Puy-de-Dôme.
Lionel Faure est l’un des plus anciens formateurs de l’association Formation Insertion Travail, au sein de la Plateforme de mobilité du Puy-de-Dôme. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Ici, elle retrouve « tous ces grands mots du dictionnaire » qui l’impressionnent (détection, zone d’incertitude…), ces nuances subtiles de syntaxe qui la piègent, les calculs de distance… « Outre son utilité universelle et sa dimension valorisante, le permis est un outil pour l’apprentissage d’autres savoirs de base qui ont pu faire défaut », explique Elsa Marion, coordinatrice. Pour décrocher son code, Laila s’est fixé l’échéance de l’été. Elle s’entraîne dur, enchaîne les séries sur l’application SuperCode dès que ses petits lui offrent du répit. Avec Stéphanie, elle partage le même projet : devenir aide à domicile auprès de personnes âgées et handicapées. Impensable sans le permis ni sans être capable de sillonner la campagne alentour.

Pour tous, le permis sera « le plus beau diplôme ». Pour certains, le premier. Celui qui lui fera « relever la tête », dit Mickaël, qui « réparera tout ». Le simple fait d’avoir cette carte rose dans leur poche les soulagera. « Fini les bus et trams avec les trois enfants et la poussette », s’exclame Laila. Mickaël a déjà repéré les entreprises du coin où il pourrait déposer des CV de préparateur-livreur. Rouler, il a toujours aimé, « ça [l]’apaise direct ».

Le covoiturage, une nouvelle solution

Chacun projette aussi ce jour où il empoignera le volant, les gosses à l’arrière, l’horizon devant, la playlist, et cap sur les vacances. Pour Mickaël, ce sera les premières. Sa femme rêve d’aller voir des loups ; lui, son équipe favorite jouer au Stade-Vélodrome. Stéphanie est déjà allée une fois à Montpellier, voir sa sœur, une autre jusqu’au Portugal, en TER et en bus. Le TGV et l’avion, elle n’a jamais essayé ; elle suppose que c’est trop cher. Elle aimerait aller au bord de la mer, « là où l’eau est turquoise ».

La voiture attend déjà Mickaël, garée devant sa maison : une Mégane Scénic donnée par son beau-père. Le garçon passe ses week-ends à refaire le moteur, le pot… « Il faut qu’elle soit nickel pour le contrôle technique » La perspective est plus lointaine pour Stéphanie et Laila, mais elles commencent à jeter un œil sur Leboncoin. Stéphanie pourra compter sur 400 euros de son père. Pas question de prendre encore un crédit, elle a déjà eu assez d’ennuis. La voiture, elle en veut une petite et une diesel « car apparemment l’essence coûte trop cher ». Lire aussi Mobilité et précarité, deux enjeux très liés pour les femmes

De son côté, Stella ne serait pas contre rouler dans un véhicule plus propre. « Mais on finance ça comment, quand on vit avec moins de 15 euros par jour et qu’on n’a déjà pas les moyens de changer sa pompe à injection ? Et puis une voiture électrique, vous voulez que je la branche où, ici ? », se moque-t-elle, en racontant les coupures de courant, parfois, et la 4G et la fibre qui se font attendre. Elle aime donc autant le garder, son « vieux tacot ». Polluant, peut-être, mais qui « tourne encore bien », pourvu qu’on l’entretienne. La prime à la conversion 2020 des véhicules polluants ne lui parle que vaguement, elle ignore si elle y serait éligible et comment elle paierait le reste à charge.

Pour ce genre d’informations, Stella doit attendre que des proches lui prêtent un ordinateur, ça non plus elle n’a pas de quoi. L’exclusion numérique s’ajoute aux autres. Alors les discours culpabilisants qui stigmatisent la voiture du pauvre, elle n’en veut plus. À la dernière présidentielle, elle a donné sa voix à Marine Le Pen. C’était la première fois, « un vote ras-le-bol ». Mickaël, lui, n’a jamais voté. Stéphanie s’est arrêtée à Chirac, « tous pourris », trouve-t-elle. Laila, c’était Hollande, mais elle compte aller refaire sa carte d’électeur, « c’est important », lui a-t-on dit.

Stéphanie veut décrocher le permis pour devenir aide à domicile auprès de personnes handicapées et âgées : aller prendre soin de ceux qui sont, aussi, prisonniers de la fragilité des corps.
Stéphanie veut décrocher le permis pour devenir aide à domicile auprès de personnes handicapées et âgées : aller prendre soin de ceux qui sont, aussi, prisonniers de la fragilité des corps. PASCAL AIMAR / TENDANCE FLOUE POUR « LE MONDE »

Devant la station-service battue par les vents, quartier sud de Clermont, Stéphanie fait le guet. « Ça ressemble à quoi un Kangoo ? », elle s’inquiète. C’est la première fois qu’elle s’apprête à monter dans la voiture d’un inconnu. Aujourd’hui, la Plateforme mobilité a organisé un baptême de covoiturage. Laila et Stéphanie ont réservé leur trajet sur le site de l’association Covoiturage Auvergne, qui propose des trajets courte distance domicile-travail. L’absence de transports en commun, en pleine mobilisation contre la réforme des retraites, complique mais renforce l’intérêt de l’exercice. Article réservé à nos abonnés Lire aussi Dans la vallée des Villards, en Savoie, la longue attente du très haut débit

Dans l’habitacle, la conversation roule, les voilà déjà à destination : un chantier d’insertion à la sortie de Clermont. Stéphanie et Laila doutent que le covoiturage puisse être une solution de rechange à la voiture individuelle avec des boulots « à droite, à gauche » et des horaires irréguliers, mais leurs appréhensions se sont envolées. « Ça fait une nouvelle possibilité », considère Stéphanie. Un diplôme de plus, aussi, souligne-t-elle en exhibant le certificat qui vient de lui être remis. Notre rubrique « Mille bornes »

Trop de déplacements pour certains, des difficultés à parcourir quelques kilomètres pour d’autres, des navettes domicile-travail épuisantes et onéreuses, des solutions de rechange innovantes à la voiture… Dans une société où tout impose de bouger pour exister, la mobilité, symbole d’émancipation durant les « Trente Glorieuses », a progressivement dévoilé son revers, parfois aliénant. Marqueur d’inégalités sociales fortes – comme l’a mis en lumière le mouvement des « gilets jaunes » –, la mobilité est aussi au cœur des préoccupations environnementales.

Comment les Français – citadins, périurbains, ruraux – se déplacent-ils ? Cette rubrique leur donnera avant tout la parole en explorant leur rapport à la mobilité au quotidien, mais aussi les mutations dans ce domaine.

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