«Endives OGM» ou «piège à chicons»

À l’aube d’une refonte de la réglementation européenne sur les OGM, la Confédération paysanne a mis les pieds dans le plat, mardi 14 janvier, au salon professionnel agricole d’Angers. Dans son collimateur : 85 % des cultures d’endives en France auraient des semences OGM pour origine.

Le stand du semencier Vilmorin interpellé au salon du Sival, à Angers, le 14 janvier 2020. © Amélie Poinssot

« OGM, c’est la loi des lobbies… Ou c’est la Bourse ou c’est la Vie ! » Dans les allées du Sival, le salon international des techniques de productions végétales, installé pour trois jours dans le parc des expositions d’Angers (Maine-et-Loire), une cinquantaine de militants entonnent joyeusement un air composé pour l’événement. Objectif, ce mardi 14 janvier : interpeller les professionnels qui utilisent des méthodes de modification du génome pour breveter des semences, et les vendent sur le marché français.

Parmi eux, se trouvent des gens de la Confédération paysanne, des faucheurs volontaires, des membres d’Extinction Rebellion et d’autres d’Attac. Certains viennent de loin (Finistère, Jura, Aude, Essonne…), d’autres sont du coin. Historiquement, la Conf’ a toujours été en pointe du combat contre les OGM (organismes génétiquement modifiés). En 1997, elle participait à son premier fauchage : un champ d’expérimentation de colza transgénique dans l’Isère. Vingt-trois ans plus tard, les techniques de modification du génome ont considérablement évolué. Et les autorités, françaises comme européennes, ne sont plus à la page des avancées de la recherche.

Si, dans l’Hexagone, il est interdit de produire des OGM pour la consommation, des semences conçues suivant de nouvelles méthodes intervenant tout autant sur le génome sont, elles, autorisées sur le marché. Et sont à l’origine de substances génétiquement modifiées dans nos assiettes. En toute opacité.

C’est ce qu’entendent dénoncer les personnes mobilisées sur le Sival. « Nous demandons la transparence complète sur les méthodes d’obtention des semences, et l’interdiction effective de tous les OGM dans nos champs et dans nos assiettes. On a besoin de réponse ! », lance Nicolas Girod, le porte-parole de la Conf’, devant le stand de Vilmorin – l’un des plus gros semenciers français.

Dans les rangs des activistes, Marie Nicolas, biologiste à la retraite et faucheuse volontaire, explique à Mediapart : « Je suis d’une génération où l’on croyait aux bienfaits de la génétique. Or elle a été détournée pour les profits et pas pour faire avancer l’humanité. » Les partisans des OGM avancent pourtant que ces techniques permettent de faire face au réchauffement climatique en mettant au point des espèces plus résistantes… « Mais ce sont justement les OGM et l’agro-industrie qui sont à l’origine du changement climatique. Voyez les espèces résistantes aux pesticides, comme les grandes cultures de soja OGM au Brésil, qui se sont accompagnées d’une vaste déforestation, et que nous importons massivement. »

Pour Nicolas Girod, « les OGM, c’est comme les pesticides et l’engrais azoté : ce sont des outils de l’industrialisation de l’agriculture qui cherche à produire plus, moins cher, avec moins de paysans ».

Dans le collimateur de la Conf’, en cette rentrée 2020 : un hybride d’endive composé avec le tournesol, réalisé à partir de la technique dite de la fusion cellulaire. La méthode consiste à fusionner une cellule d’endive avec une cellule de tournesol dont le noyau a auparavant été retiré. Reste le cytoplaste de la cellule énuclée, qui porte le gène « mâle stérile », lequel permet d’empêcher la nouvelle endive de s’autoféconder. Cette variété de laboratoire, dite hybride F1, ne peut donc être fécondée qu’avec une autre variété.

La technique de la fusion cellulaire © www.produire-bio.fr

L’intérêt ? Produire, par croisement forcé, des variétés plus vigoureuses, uniformes et in fine adaptées aux techniques de l’agriculture industrielle. Ont ainsi été développées des endives qui peuvent pousser sans être recouvertes de terre comme l’est la culture d’endives traditionnelle, et des endives qui peuvent pousser en hydroponie (culture hors sol à base d’eau et d’agents nutritifs).

D’après les estimations du CTIFL (Centre technique interprofessionnel des fruits et légumes), 85 % des surfaces françaises d’endives sont issues d’un tel croisement. À lui seul, Vilmorin commercialise les semences de dix variétés d’endives issues de la fusion cellulaire.

« Selon la réglementation européenne, ce sont des OGM qui devraient être étiquetés et tracés comme tels, sous réserve d’avoir été au préalable évalués et autorisés, explique Guy Kastler, membre de la commission OGM de la Confédération paysanne. Mais les semenciers estiment qu’il s’agit d’organismes “SAGE”, c’est-à-dire “sans ajout de gène étranger”, pour ne pas appliquer la réglementation européenne. C’est une fraude puisqu’il y a bien eu ajout dans les endives de gènes étrangers. Nous nous retrouvons sans le savoir à manger des OGM qui n’ont pas du tout été contrôlés. »

Une situation absurde : « Même les producteurs bio ne peuvent pas savoir si les endives qu’ils cultivent sont ou non des OGM, alors que leur cahier des charges le leur interdit. Il existe pourtant suffisamment de variétés qui ne sont pas issues de cette technique de fusion cellulaire pour pouvoir s’en passer. »

La France, premier exportateur mondial de semences

Que dit la réglementation européenne ? La directive, qui date de 2001, classe comme OGM la méthode de la transgenèse (transfert d’un gène d’une espèce à une autre espèce en s’affranchissant de la reproduction sexuée). Pour ce qui est des autres techniques, le texte n’est pas clair et exonère, de fait, les nouvelles méthodes d’une analyse des risques et de toute obligation d’étiquetage.

C’est le cas de la mutagenèse (intervention d’une radiation ou d’un composant chimique pour faire muter un gène), qui est a priori exclue du champ d’application du texte. Cependant une décision, en 2018, de la Cour de justice européenne est allée dans le sens d’une classification OGM, tout en excluant les organismes « qui ont été traditionnellement utilisés pour diverses applications et dont la sécurité est avérée depuis longtemps » – ce qui laisse des marges d’interprétation.

La fusion cellulaire, quant à elle, n’est pas touchée par la directive si elle concerne « des cellules végétales d’organismes qui peuvent échanger du matériel génétique par des méthodes de sélection traditionnelles ». Autrement dit, si la fécondation entre les deux cellules concernées n’existe pas à l’état naturel, alors la technique relève, selon la réglementation européenne, des OGM.

Une endive avec un tournesol ? Pour la Confédération paysanne, la chose est entendue : ce type de fécondation ne peut avoir lieu qu’en laboratoire. Pour l’Union française des semenciers (UFS) en revanche, cette fécondation a déjà été observée dans la nature. Elle considère donc que cette technique ne relève pas des OGM.

C’est en tout cas ce qu’explique à Mediapart Emmanuel Lesprit, responsable du pôle Amélioration des plantes à l’UFS, que nous rencontrons au salon du Sival : « Ce croisement par fusion cellulaire se fait depuis les années 1980 et on en a tiré toute une famille de plantes qui ont intégré cette caractéristique du gène stérile mâle. »

« En termes de définition, on est dans de l’OGM, reconnaît-il. Mais la méthode bénéficie d’une exemption car les plantes en question se croisent dans la nature, du fait de leur appartenance à la même famille botanique, les astéracées. Elle sort donc du champ d’application de la directive européenne. » Emmanuel Lesprit invoque un article paru en 1999 dans la revue scientifique Helia pour appuyer son propos. En réalité, à la lecture de l’article en question, rien ne permet de conclure que de tels croisements sont possibles. C’est même plutôt l’inverse qui ressort de l’expérimentation des auteurs de l’article.

Autre argument, du côté du GNIS, le Groupement national interprofessionnel des semences et plants : ces hybrides d’endives ne seraient pas des OGM car « ils relèvent d’une méthode de sélection utilisée depuis très longtemps », assure Vincent Poupard, délégué régional du GNIS pour la région Ouest. Selon lui, « comme il n’y a pas introduction d’un gène étranger, ce ne doit pas être considéré comme un OGM et ce ne doit pas être interdit. Sinon la France risque de perdre son avantage, car de plus en plus, dans les autres pays, ces nouvelles techniques de sélection sont autorisées. »

La question n’est pas anodine pour ces représentants au Sival. La France, qui vend dans 150 pays, est le premier exportateur mondial de semences. Or les textes européens devraient bouger dans les deux ans qui viennent…

La Commission européenne doit proposer une nouvelle réglementation sur la commercialisation des semences d’ici le 31 décembre prochain, et une proposition de nouvelle réglementation OGM doit être déposée d’ici le 30 avril 2021. Dans les deux cas, les semenciers poussent pour que les semences conçues « sans ajout de gène étranger » ne soient pas classées OGM. « Cela leur permettrait d’éviter l’étiquetage et la traçabilité de leurs OGM et des brevets qui vont avec, pointe Guy Kastler, de la Confédération paysanne. Ce n’est pas possible de légaliser cette tromperie. »

Dans les allées du Sival, entre les tracteurs et les fruits et légumes, les autocollants « Non aux OGM » et « Endives OGM = Piège à chicons » se multiplient au passage des militants. Les professionnels les observent, l’œil amusé ou la bouche pincée. Pierre Dumortier, horticulteur isérois venu au salon pour acheter du matériel, surpris par l’action, estime : « Ils ont raison de s’attaquer à ces techniques. Sinon, les semences paysannes vont finir par disparaître. Dans mon secteur, nous avons été confrontés au même problème, il y a trois ans : des pétunias OGM avaient été mis frauduleusement sur le marché. »

Pour l’heure, en l’absence de cadre juridique précis, les nouvelles techniques de modification génétique continuent d’avoir libre cours en France et en Europe.

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