La liberté à l’épreuve du désastre écologique


Dans un livre ambitieux, Abondance et liberté, le philosophe Pierre Charbonnier appelle à sauver le projet démocratique en le découplant de notre mode de vie destructeur. La tâche est immense, tant nos imaginaires et nos institutions ont été marquées par le pacte entre croissance et autonomie. Mais les combats pour la justice, à travers lesquels se conquiert l’égale liberté des êtres humains, ne peuvent plus être séparés des dépendances matérielles qui sont les nôtres. 

9782348046780

es catastrophes « naturelles », l’extinction de masse en cours et les rapports scientifiques nous font prendre de plus en plus conscience de l’hypothèque posée sur l’habitabilité de la planète. Cette alarme existentielle pour l’espèce humaine se double d’une inquiétude, à plus court terme, en ce qui concerne le devenir de la démocratie dans un monde aux équilibres biologiques et climatiques irréversiblement dégradés. De fait, la désinvolture écologique aura caractérisé l’essentiel de la trajectoire historique des régimes représentatifs occidentaux. 

Accumulées au fil des deux derniers siècles, les conquêtes démocratiques et sociales dont nous bénéficions ont été obtenues dans un contexte d’exubérance énergétique, d’exploitation non durable des ressources terrestres et maritimes, qui s’avère désormais intenable. Les trois décennies d’après-guerre pendant lesquelles nos systèmes politiques ont été à la fois les plus stables et les plus inclusifs sont aussi celles pendant lesquelles s’est épanoui le « capitalisme fossile » (une expression de l’universitaire marxiste Elmar Altvater). Elles ont en effet été le théâtre d’une « grande accélération » de la dégradation du système-Terre, dont nous payons maintenant les conséquences. 

9782348046780

L’entrée dans l’Anthropocène, cette nouvelle ère géologique causée par l’activité des sociétés humaines depuis la révolution industrielle, sonne-t-elle en même temps le glas de l’idéal démocratique ? Ce dernier serait-il voué à être enseveli sous les décombres du chaos environnemental ? La question est au cœur de l’ouvrage de Pierre Charbonnier, Abondance et liberté, tout récemment publié par La Découverte. 

« Condition politique et condition écologique sont intimement liées et soumises à des transformations conjointes », écrit-il dans les premières pages d’une enquête intellectuelle ambitieuse. Celle-ci commence par remonter aux origines du couple formé par la démesure productiviste et le projet moderne de liberté des égaux, avant de s’achever par un appel à les dissocier pour de bon. L’alternative posée par l’auteur est la suivante : « Soit le projet d’autonomie reste arrimé au rêve d’abondance, auquel cas il sombrera avec lui dans le grand mouvement réactionnaire et autoritaire auquel nous assistons déjà, soit il s’en affranchit en prenant la forme d’une autonomie postcroissance. »

Philosophe, chargé de recherche au CNRS, Pierre Charbonnier assume un rôle d’intellectuel public, actif sur les réseaux sociaux et ne rechignant pas à la prise de parole médiatique (ici dans Le Monde, dans La Revue du Crieur, ou en entretien filmé dans notre studio). Disons-le : par rapport à ces formats d’intervention, la lecture de son ouvrage est nettement plus exigeante. Le coût d’entrée est significatif pour qui ne s’est pas déjà frotté à la philosophie politique ou à la sociologie des sciences, et n’est pas familier des descriptions du monde en termes d’« assemblages », « arrangements », « compositions », « affordances », « idiomes » et « schèmes »

L’auteur se livre heureusement à des points d’étape réguliers pour ne pas nous perdre, et sait recourir à des formules frappantes pour résumer les problèmes et les défis contemporains. Il faut aussi lui savoir gré de payer ses dettes intellectuelles avec rigueur, et de fournir ainsi au lecteur des références nombreuses, issues de champs de la connaissance extrêmement variés. Au demeurant, si la lecture de son enquête s’avère ardue, ce n’est pas seulement en raison de son style académique ou de son ampleur thématique et chronologique. Une des explications tient à l’originalité de sa démarche, qui tranche avec la façon fort classique dont nous est généralement racontée — et enseignée – l’histoire des idées politiques en Occident.

En effet, la production et les controverses de la pensée moderne sont encore souvent présentées en occultant les régimes écologiques dans lesquels elles se sont inscrites, sans réflexion sur leur pertinence à l’heure de notre nouvelle condition climatique, voire géologique. Tout en faisant défiler un corpus d’auteurs canoniques (Locke et Smith du côté libéral, Proudhon et Marx du côté socialiste…), Charbonnier présente leur pensée sous un jour nouveau, parfois surprenant (par exemple s’agissant de Durkheim, le père de la sociologie française). 

Il n’essaie pas de repérer les réflexions environnementales telles qu’elles se sont développées jusqu’à aujourd’hui, comme a pu le faire avec brio le philosophe Serge Audier dans La Société écologique et ses ennemis puis L’Âge productiviste, deux ouvrages publiés par le même éditeur (lire notre compte rendu et voir notre entretien). Complémentaire, la stratégie de Charbonnier consiste à repérer les soubassements géo-écologiques des réflexions traitant prioritairement, du moins en apparence, des relations internes aux sociétés humaines. « Plutôt que l’histoire brève et continue de la prise de conscience environnementale, [le philosophe ambitionne d’écrire] l’histoire longue et pleine de ruptures des rapports entre la pensée politique et les formes de subsistance, de territorialité et de connaissance écologique. »

Cette investigation lui permet de montrer que si le couple abondance/liberté pèse de tout son poids sur notre imaginaire et nos institutions, sa formation est contingente plus que nécessaire. Autrement dit, aucune fatalité ne nous en rend prisonniers, ce qui laisse une petite chance à l’approfondissement en actes de l’idéal démocratique. 

L’« autonomie-extraction », aux dépens des non-humains et des non-Européens

La situation actuelle est le fruit d’un « oubli » spectaculaire, celui des dépendances matérielles pourtant inédites sur lesquelles repose le développement de nos sociétés depuis la fameuse « grande accélération ». Pour rendre compte de cette « éclipse de la nature », qui a touché jusqu’aux pensées critiques les plus subversives, Charbonnier mobilise deux types d’explication. 

D’une part, le traumatisme totalitaire pesait de tout son poids à la sortie de la Seconde Guerre mondiale, incitant à diluer la conflictualité politique dans le progrès du bien-être, lui-même gagé sur une expansion productive sans précédent. Mais cela aurait été impossible sans que d’autre part, les propriétés du système énergétique au fondement de la croissance aient rendu ce dernier « invisible ». S’appuyant sur les réflexions de Timothy Mitchell dans Carbon Democracy, l’auteur souligne l’importance de la substitution du pétrole et de l’atome au charbon : elle a contribué au désarmement des capacités de blocage de la classe ouvrière organisée, autant qu’à la croyance selon laquelle l’accroissement de la production pouvait être illimité. 

La pensée politique de la modernité n’a cependant pas toujours été marquée par une telle inconscience vis-à-vis du socle matériel des arrangements sociaux. De façon intéressante, Charbonnier débute son récit un siècle en amont de la révolution industrielle. C’est un moment de consolidation d’États-nations aux économies encore essentiellement agricoles, dont certains ont déjà commencé à s’approprier des terres non européennes. Le sol, sa propriété et son exploitation sont alors au cœur des réflexions des pionniers du libéralisme. Pour ces derniers, l’autonomie de l’individu et sa capacité à interagir avec autrui de manière pacifique dépendent « du droit de chacun à disposer d’une partie de la terre, de certains fruits de cette terre »

Même un libéral comme Adam Smith, célébrant l’efficience de la division du travail dans les manufactures, ne partageait pas l’imaginaire hors-sol des néolibéraux du siècle écoulé (ceux-ci étant d’ailleurs assez négligés dans l’ouvrage). Son horizon était plutôt celui d’une « organisation optimale contre la résistance qu’oppose en permanence la nature, ou la Providence, à la subsistance des hommes ». Déjà à son époque, cependant, la productivité, ou « croissance intensive », n’était pas réellement découplée d’une extraction et d’une circulation augmentées des flux de matière et d’énergie, c’est-à-dire une « croissance extensive ». Les jalons étaient donc posés pour qu’à la faveur de la révolution industrielle, l’alliance entre abondance et liberté nourrisse la situation insoutenable à laquelle nous sommes confrontés. 

C’est chez un auteur allemand de cette époque — peu connu aujourd’hui, ou alors en économie pour sa défense du protectionnisme — que Charbonnier trouve une formulation saisissante de la condition qui est encore la nôtre. À l’aube du XVIIIe siècle, Johann Fichte repère en effet que le paradigme libéral, qui n’était pas encore dominant, institue une disjonction entre « la réalité écologique et la réalité juridique des nations ». Dans des pages pour le coup lumineuses, Charbonnier décrit grâce à lui « l’ubiquité des modernes », qui « prétendent vivre sur deux espaces différents en même temps, celui du droit tenu dans les frontières d’un État donné et celui de l’économie et de l’écologie, qui outrepasse ces frontières et constitue un terrain de jeux où les principes de la raison ne peuvent s’exprimer ». 

Esclavage, colonialisme et rapports inégaux caractérisent en effet ce second espace, comme prix amer et caché des progrès de la liberté politique dans le premier. « Autonomie et abondance en Occident », résume Charbonnier, « signifient hétéronomie et précarité dans le reste du monde ». Fait aggravant, montre-t-il plus loin, le type d’activité dans lequel ont été enfermés les espaces extra-européens n’a pas favorisé, comme sur le Vieux Continent, la constitution d’une classe sociale capable d’arracher des conquêtes démocratiques. 

Le terreau n’a pas non plus été favorable à ce que des luttes et des solidarités communes émergent d’un espace à l’autre. Encore aujourd’hui, souligne le philosophe « le coût spatial et biologique du développement est endossé par des groupes sociaux très éloignés de ceux qui en profitent, les uns et les autres étant géographiquement et politiquement aussi déconnectés qu’ils sont écologiquement surconnectés ». 

L’écologie politique, prolongation et dépassement des intuitions du socialisme

Le désastre écologique auquel nous assistons indique que si le couple abondance/liberté survit encore dans les esprits, il est en train de se désintégrer dans les faits. Pour Charbonnier, « le problème n’est pas de contempler de façon narcissique les ruines d’une grandeur déchue, mais de construire les conditions d’une autonomie collective dissociée de sa captation par le pacte libéral eurocentrique ». Une « autonomie-intégration », plutôt qu’une « autonomie-extraction ». Et pour cela, nous dit-il, nous ne partons pas de rien. 

Pierre Charbonnier dans notre Studio © Mediapart D’un point de vue politique, la portée de son travail est évidente. Le philosophe défend que l’écologie, loin de se réduire à une antithèse d’un socialisme condamné pour son productivisme, doit en fait en prolonger les intuitions pour mieux les dépasser. Ce faisant, elle est appelée à s’ancrer clairement dans l’histoire de la gauche. L’auteur est bien conscient que « le rendez-vous entre la pensée socialiste et la question de la nature a été largement manqué », d’où sa conclusion que « l’écologie politique a perdu un siècle », laissant la préoccupation pour la terre être captée par des courants conservateurs. 

Les penseurs socialistes ont eu le mérite de révéler certaines des limites et pathologies du pacte libéral, en entrevoyant à plusieurs reprises que celles-ci dépassaient les êtres humains pour concerner aussi leur milieu de vie. Ils ont montré que l’autonomie ne pouvait être gagée sur les performances et les mécanismes de marché, mais dépendait d’une organisation « consciente » des liens de dépendance sur lesquels repose notre subsistance. « Le socialisme a fait des relations collectives au monde un enjeu politique », considère Charbonnier, qui insiste sur l’apport spécifique de Karl Polanyi, cet économiste autrichien de la première moitié du XXe siècle, auteur de La Grande Transformation

Cela laisse tout de même quelques « repères » pour les tâches du présent, et comme garde-fous à des options contre lesquelles l’auteur met en garde. Outre quelques piques contre les collapsologues, il dénonce surtout l’illusion d’une alliance entre écologistes et néolibéraux, d’autant plus que la catastrophe en cours favorise la pente identitaire et xénophobe de ces derniers. « Quand le laissez-faire […] se retranche dans des îlots de prospérité », prévient-il, « il redevient l’allié objectif de la défense du sol traditionnel et de l’exclusion de l’étranger ». La phrase était écrite avant l’accord de gouvernement signé par les écologistes et conservateurs autrichiens, mais résonne particulièrement avec cette actualité.

Puisque le socialisme avait néanmoins ses œillères productivistes, mais aussi parfois patriarcales et coloniales, d’autres outils intellectuels sont nécessaires à la démythification et à la dissociation du couple abondance/liberté, cette dernière ayant été « confisquée par son alliance avec les dispositifs de croissance et d’extraction »

Pour cela, Charbonnier évalue toute une série d’approches intellectuelles ayant déconstruit les « asymétries » que les Occidentaux ont construites et légitimées entre eux et les autres peuples, de même qu’avec une « nature » faussement extériorisée, avec à chaque fois la domination et l’exploitation en bout de course. De ce passage en revue, on retient notamment l’intérêt de l’auteur pour la théorie de « l’échange écologique inégal », qui change totalement de l’évaluation standard des économies nationales, en donnant à voir leur « balance écologique », et pas seulement celle des paiements. Un regret : que l’approche écoféministe, qui rencontre une audience croissante, ne fasse pas l’objet d’une véritable attention. 

« On mesure souvent ce que l’on devait à une structure idéologique ou culturelle au moment où on la perd, ou lorsqu’on la sent glisser entre nos doigts », écrit Charbonnier. Il n’y a cependant aucune nostalgie à avoir ni fatalité à entretenir. Les combats pour la justice, à travers lesquels se conquiert l’égale liberté des êtres humains, ne peuvent plus être séparés, ni intellectuellement ni pratiquement, des dépendances matérielles qui sont les nôtres. « Désormais, l’histoire environnementale des idées politiques doit permettre, en éclairant les prises géo-écologiques auxquelles s’est adossée la raison politique moderne, de protéger et d’étendre la sphère de la liberté en garantissant la reproduction du vivant. » 

Pierre Charbonnier dans notre Studio © Mediapart

À lire les dernières pages dans lesquelles il évoque le mouvement des « gilets jaunes », il serait selon lui d’une grande bêtise politique de mépriser les désirs d’autonomie tels qu’ils sont encore configurés par l’ère de l’abondance. La ligne de crête qu’il définit pourrait être résumée ainsi : ne pas « violer les aspirations collectives » héritées de cette histoire, sous peine de rester inaudible et minoritaire ; mais ne rien lâcher non plus de la nécessité d’en finir avec les « forçages écologiques » de la Terre, sous peine de détruire nos capacités à y subsister dignement. Pour cela, les appels à vivre autrement requièrent d’être adossés à la réinvention d’« institutions protectrices » et des « infrastructures urbaines » où vivent les grandes masses de la population. 

Lire aussi

L’effort théorique et politique auquel appelle Pierre Charbonnier est conséquent. Mais à partir de certains angles morts du livre, on peut repérer deux types d’obstacles supplémentaires qui se dressent déjà, s’il le fallait, devant les protagonistes d’un « contre-mouvement écologique ».

En premier lieu, le terrain de l’enquête intellectuelle d’Abondance et liberté est essentiellement occidental, y compris quand il s’agit de reconnaître à quel point le « premier monde » a fondé son expansion sur le saccage des sols et des hommes hors de ses frontières. Or, des puissances non occidentales, et l’on pense essentiellement à la Chine, concourent aux « forçages écologiques » contemporains. Quoique sa responsabilité ne soit pas autant engagée que celle des plus vieilles puissances industrielles et coloniales, son poids ne pourra pas être éludé dans le destin du système-Terre. 

À chaque philosophe suffit sa peine, mais celui ou celle qui serait capable de livrer une histoire environnementale des idées politiques en Chine, augmenterait singulièrement la compréhension de ce qui s’y joue. Ce qui est sûr, c’est que le nationalisme digéré par le Parti-État communiste ne peut que l’inciter à tenir son rang sur la scène internationale, et à tout entreprendre pour sécuriser ses approvisionnements, que ce soit en termes de commerce, d’infrastructures et de capacités militaires (soit autant de sources d’émission de carbone). Si Charbonnier pointe avec raison que le « fond de carte » des États du monde ne nous dit pas grand-chose de l’échange écologique inégal qu’il faut corriger, il reste que les propriétés de l’ordre international compétitif, sans hegemon évident pour encore quelques années, vont à l’encontre du grand freinage économique à accomplir. 

En second lieu, si la vertu de l’ouvrage est de restaurer l’importance du régime matériel dans lequel a progressé la liberté politique, cela ne saurait faire oublier le régime temporel dans lequel elle s’est déployée. Lui aussi se révèle la proie d’évolutions cruciales et contrariantes. On a déjà présenté ici l’approche de Hartmut Rosa, qui voit dans « l’accélération » un phénomène caractéristique de notre modernité, ayant contribué à l’émancipation avant de se retourner contre elle.

À partir du paradoxe selon lequel nous courrons sans cesse après le temps tout en disposant de toujours plus de technologies censées nous en faire gagner, ce philosophe allemand a mis au jour la façon dont les conditions d’une délibération démocratique digne de ce nom ont été réduites par la compression auto-entretenue des rythmes de vie individuels et collectifs. Ce phénomène participe de la logique d’accroissement nuisible au système-Terre, autant qu’il sape les possibilités d’enrayer cette logique, entretenant un cercle vicieux. Plutôt qu’un couple, ce serait peut-être un trio dysfonctionnel auquel nous avons à nous affronter : « abondance, accélération et liberté ». 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s