En Allemagne, le secteur éolien plonge dans la crise

SOURCE : »Médiapart »

Au moment où Berlin se fixe l’objectif de produire 65 % de sa consommation d’électricité grâce aux énergies renouvelables d’ici à 2030, le secteur éolien, fer de lance de la transition énergétique allemande, est en plein ralentissement en raison de réformes inopérantes et de la pression d’associations de riverains et de protection de la nature.

Crussow (Allemagne), envoyé spécial.– Ce que Rainer Ebeling craint par-dessus tout, ce sont les jours de grand vent : « Les éoliennes qui se trouvent à environ 1,5 km de notre maison tournent alors à plein régime et les infrasons produits par leurs rotors me donnent de forts maux de tête », explique ce conseiller municipal de Crussow, un petit village brandebourgeois à mi-chemin entre la Baltique et Berlin. « Les pales des hélices sont aussi dangereuses pour les rapaces comme le milan royal », précise celui qui est devenu au fil des ans un croisé de ce combat.

Président de l’initiative locale « Pas de nouvelle éolienne pour Crussow », mais aussi membre du bureau directeur de l’association nationale anti-éoliennes Vernunftkraft, M. Ebeling expose plus globalement son problème : « Notre village se trouve sur une bande coincée entre deux réserves naturelles. Donc toutes les éoliennes du coin sont installées près de chez nous. Cela a commencé en 2003. Depuis, ils ne cessent d’en rajouter. » Il documente au jour le jour son état de santé « pour prouver la nocivité des infrasons, qui n’est pas officiellement reconnue ».

« Dans notre combat, nous n’avons à peu près aucun allié. Le seul parti qui suit nos positions, c’est le parti d’extrême droite AfD avec lequel nous ne voulons pas être confondus. Le village lui-même est divisé. Il y a des paysans qui préfèrent louer leurs terres aux parcs éoliens. Cela rapporte plus que de cultiver », regrette M. Ebeling, qui montre l’affiche lacérée de sa campagne contre les éoliennes, installée la veille à l’entrée du village.

Manifestation contre l'éolien industriel, à Pasewalk, en octobre 2019 (TS).

Deux heures plus tard, le sexagénaire se retrouve dans la ville de Pasewalk pour manifester devant le siège du conseil d’arrondissement (Kreistag) de Vorpommern-Greifswald, avec une poignée d’amis et de militants, tel Jens Funk, président de l’association Friedlander Wiese : « Notre région est la deuxième région d’accueil d’Allemagne pour les oiseaux migrateurs et les éoliennes sont leurs ennemies. Elles assèchent aussi nos tourbières. Nous en avons marre de payer les frais pour les besoins des villes qui sont les consommatrices de tout ce courant », s’exclame ce dernier. À la fin de la journée, le déplacement de Rainer Ebeling et Jens Funk s’est révélé payant. Les représentants de l’arrondissement ont choisi de voter pour un moratoire qui va bloquer toute nouvelle installation d’éolienne dans la circonscription. « Au moins le temps que le ministre de l’économie ait bouclé son projet de loi sur la sortie du charbon et les énergies renouvelables », pavoise Rainer Ebeling.

À bien y regarder, le lobby anti-éolien n’est ni aussi isolé, ni aussi démuni qu’il veut bien le dire. Il dispose d’importants relais dans les ministères de l’économie et de l’environnement, tous deux chargés de piloter l’éolien. Et comme on l’a vu à Pasewalk, ces manifestations ne sont pas sans effets sur les politiciens locaux. Résultat : alors que seulement 150 éoliennes devraient être construites en 2019 dans toute l’Allemagne, la Fédération allemande de l’énergie éolienne (BWE) recense au moins 325 projets bloqués par des procédures juridiques.
« En 2017, les nouvelles installations construites en Allemagne équivalaient à 5 gigawatts-heures (GWh) de puissance supplémentaire. En 2018, le niveau est descendu à moins de 2,5 GWh. Pour 2019, on devrait être à environ 1 GWh. À ce rythme, et malgré les records actuels de production d’électricité éolienne, l’Allemagne ne pourra jamais tenir ses engagements climatiques », s’inquiète Christoph Podewil, porte-parole du think-tank environnemental Agora Energiewende.

Ce coup de frein brutal a déjà coûté plusieurs milliers d’emplois. « Chaque préparation de projet nous coûte environ un demi-million d’euros. Et si le projet ne se fait pas, nous en sommes de notre poche », explique pour sa part Thorsten Radensleben, PDG de Badenova, un producteur d’électricité de la région de Fribourg. Au début de la décennie, celui-ci avait prévu d’investir 200 millions d’euros dans 70 à 80 parcs éoliens. Mais il a annoncé la semaine dernière qu’il jetait l’éponge, à cause des lenteurs administratives et des risques élevés de procédures juridiques.

À Pasewalk, Robert Vogt est aussi venu manifester, mais cette fois contre le moratoire. Normal, il est chef de projet chez Enertrag, l’un des gros exploitants européens de parcs éoliens. Mais il ne rejette pas pour autant les arguments de ses adversaires : « Je comprends les critiques des riverains. Ils doivent supporter tout un tas de contraintes pour une production électrique dont le gros est destiné au sud de l’Allemagne et aux villes. Il y a là un réel problème », reconnaît-il.

Sur toutes ces questions, la position de Berlin n’est pas claire. Alors que les partis de la coalition s’accordent sur le fait que l’éolien est incontournable pour réussir la transition énergétique, les dernières évolutions légales sont marquées par des préoccupations diverses qui conduisent toutes, à tort ou à raison, à ralentir le passage au « tout renouvelable ». Les libéraux veulent ainsi soumettre le plus rapidement possible l’éolien aux « règles du marché », les lobbyistes souhaitent renforcer le rôle des grandes entreprises et les partis de la coalition, mal en point électoralement, cherchent à calmer les associations de riverains.

Cette politique qui marche en crabe, avec des effets contre-productifs, se retrouve ainsi dans la dernière loi sur les énergies renouvelables de 2017. Celle-ci a aboli les subventions fixes et automatiques, et a introduit une procédure d’appel d’offres qui privilégie les projets promettant le prix de l’électricité le moins cher. Mais le nouveau système ne marche pas. « Avec cette loi, on pensait renforcer la concurrence et faire baisser les prix. En réalité, la procédure est plus longue. Elle défavorise aussi les initiatives citoyennes locales et privilégie les grosses entreprises capables de répartir les risques sur plusieurs projets. Il y a moins de concurrence, des prix plus élevés et pas assez d’acteurs pour construire les capacités énergétiques prévues », détaille Christoph Podewill.

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Malgré cela, les adversaires de l’éolien pourraient recevoir un autre cadeau de fin d’année. Dans le grand « Plan pour le climat » présenté en septembre dernier, conservateurs (CDU/CSU) et sociaux-démocrates (SPD) ont en effet choisi de privilégier l’éolien en mer contre l’éolien sur terre. Il a ainsi été prévu d’imposer une distance minimale d’un kilomètre entre les éoliennes et les habitations (groupe de cinq maisons minimum).

Cela doit autant s’appliquer pour le neuf que pour le « repowering », terme employé pour qualifier le remplacement d’une vieille éolienne par une neuve plus puissante. « Cette mesure, qui pourrait bien faire partie du projet de loi en cours d’élaboration au ministère de l’économie, aboutirait à stopper huit projets sur dix, mais aussi à diminuer le parc éolien existant », précise le porte-parole d’Agora Energiewende.

Face à cela, une alliance inédite s’est formée. Elle réunit les ministres-présidents des cinq Länder côtiers, les fédérations professionnelles de l’éolien mais aussi la puissante Fédération de l’industrie allemande (BDI), qui craint de payer de lourdes pénalités sur les émissions de CO2 à partir de 2023. Tous demandent une accélération des procédures administratives et un élargissement des surfaces constructibles pour les éoliennes. Soit tout le contraire des projets de Rainer Ebeling et de ses amis. Le bras de fer entre lobbys n’ayant pas l’air de se calmer, Angela Merkel a donc décidé de prendre l’affaire en main en annonçant la tenue d’un grand sommet sur l’éolien en mars 2020

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