Antigaspillage

L’abandon des déchets « est un héritage de la modernité industrielle »

EntretienAlors que le projet de loi antigaspillage vient d’être voté à l’Assemblée nationale, le chercheur Baptiste Monsaingeon livre son regard sur les déchets et leur gestion, et invite à s’interroger sur la relation que nous entretenons avec nos restes.

sur la relation que nous entretenons avec nos restes.

MARI FOUZ

La crise de la gestion des déchets bat son plein : plus de deux milliards de tonnes annuelles de déchets municipaux* dans le monde et un chiffre en augmentation constante avec près de 3,5 milliards de tonnes attendues d’ici à 2050, s’alarme la Banque mondiale.

Maître de conférences à l’université de Reims et auteur d’Homo detritus, critique de la société du déchet (Seuil, 2017), Baptiste Monsaingeon livre son regard sur les déchets et leur gestion. Plus largement, le chercheur, qui enquête aujourd’hui sur les plastiques, invite à s’interroger sur la relation que nous entretenons avec nos restes.Article réservé à nos abonnés Lire aussi Figures libres. A l’aise dans la poubelle

Les déchets n’ont pas toujours existé. En quoi et quand ont-ils changé de nature ?

Baptiste Monsaingeon : Comme l’historienne Sabine Barles l’a démontré, jusqu’à la fin du XIXe siècle, le terme de déchet n’est pas employé pour ce que l’on qualifie aujourd’hui comme tel. Les excreta urbains servent alors de matières premières au développement de la première industrialisation. Les chiffons, qui ont donné leur nom aux chiffonniers, sont récupérés et permettent l’essor de l’industrie papetière. Les boues organiques (épluchures et boues noires) de la ville sont également récupérées pour fabriquer des engrais, du compost pour les paysans.

« Sous l’impulsion de l’hygiénisme, on banalise l’idée d’abandonner de la matière sans usage ultérieur »

L’apparition des poubelles marque l’abandon de ces grandes pratiques de synergie entre villes et campagnes. Le 24 novembre 1883, sous la IIIe République, Eugène-René Poubelle, le préfet du département de la Seine, impose aux Parisiens l’usage de réceptacles pour l’enlèvement des ordures ménagères, par souci d’hygiène. Sous l’impulsion de l’hygiénisme, on banalise l’idée d’abandonner de la matière sans usage ultérieur.

Cette idée est un héritage de la modernité industrielle. Avec la découverte d’un procédé d’extraction de la cellulose, on n’a plus besoin des chiffonniers pour le papier. On délaisse également la vidange des boues urbaines quand Justus von Liebig met au point les engrais chimiques, dans les années 1860. On invente le déchet à la fin du XIXe siècle, qui désigne toute quantité de matière ou produit destiné à l’abandon, ce qui est toujours sa définition juridique actuelle, sanctionnée seulement en 1975 par la loi française (article L. 541-1-1 du code de l’environnement).

Quelles sont les grandes étapes de la gestion des déchets, à l’ère industrielle ?

De la fin du XIXe siècle aux années 1970, on enfouit les déchets dans des trous qu’on recouvre d’un peu de terre une fois arrivés à saturation, et sur lesquels on installe des parcs de loisirs, des espaces verts… Bref, de la « nature », pour bien oublier. La décharge est le mode de traitement le moins coûteux et celui qui a été privilégié.

A partir des années 1970-1975, après le livre décisif de l’Américaine Rachel Carsonsur l’environnement Silent Spring [Printemps silencieux] paru en 1962, et avec la première célébration du Jour de la Terre, en 1970, ou encore le premier rapport du Club de Rome, intitulé « Les Limites de la croissance », en 1972, les pouvoirs publics dans les pays occidentaux se doivent de prendre en main la question des déchets, qui deviennent un enjeu environnemental.Lire aussi « Printemps silencieux », de Rachel Carson et « Face à la crise : l’urgence écologiste », d’Alain Lipietz : pour un New Deal écologiste

Mais plus que la saturation, une des critiques majeures faites aux décharges est leur visibilité. Les déchets qui apparaissent au XXe siècle ne sont plus compostables, plus organiques et une fois stockés demeurent visibles, notamment les déchets en plastique. C’est le revers de l’épanouissement de la société de consommation après la seconde guerre mondiale et du tout-jetable.

En France, on choisit massivement l’incinération pour rationaliser ce problème. La Générale des eaux et la Compagnie des eaux, devenues depuis Veolia et Suez, vendent des incinérateurs comme des petits pains pendant une vingtaine d’années, de 1970 à 1990. De la proposition technique de traitement à la collecte, ces industries ont trusté l’ensemble de la chaîne de gestion des déchets en proposant des solutions « clé en main » aux collectivités.

Une gestion libérale plutôt que le signe d’un véritable réveil environnemental ?

La façon de gérer les déchets du dernier quart du XXe siècle jusqu’à nos jours me semble faire l’objet d’une continuité avec la période qui la précède. Un des indices édifiant de ce qui s’est joué est la mise en place, à la fin des années 1980, du « tri sélectif ». Dans l’optique de la réduction du volume des déchets, on s’est focalisé non pas sur la part organique, compostable, mais sur des matériaux valorisables économiquement, qui pouvaient intégrer le marché des matières premières dites « secondaires » (papiers, cartons, métaux, plastiques).

« Avec la mise en économie de l’environnement, on allait résoudre le problème, pensait-on »

On a laissé dans les poubelles la part organique qui n’a strictement rien à y faire. C’est de la matière carbonée, pleine d’eau, qui n’a pas vocation à être stockée ni incinérée. C’est le choix qui a été fait pendant vingt ou trente ans, pour des raisons de coût, dans une forme de « désinhibition moderne », comme le nomme l’historien des sciences et techniques Jean-Baptiste Fressoz pour qualifier l’état d’esprit d’un progressisme technologique triomphant.Avec la mise en économie de l’environnement, on allait résoudre le problème, pensait-on.

En termes de réduction des déchets, le recyclage mis en œuvre depuis une quarantaine d’années a-t-il fait ses preuves ?

Pour le dire abruptement, quarante ans de politique de recyclage des déchets n’ont pas permis de réduire le volume et la production de déchets des pays du Nord. Et le rapport Hoorweg, en 2012, ne prévoyait pas qu’on infléchisse les courbes avant 2050. Dans les pays en développement, en Afrique subsaharienne et en Asie du Sud-Est, la courbe est exponentielle au-delà de 2100.

Les politiques de recyclage ne sont pas un bon vecteur de l’inflexion des courbes de production des déchets. Il existe d’autres formes de leviers, juridiques, politiques, techniques, pour réduire plus massivement la production à la source, puisque c’est là l’enjeu.

Justement, que pensez-vous du projet de loi antigaspillage et économie circulaire, qui vient d’être votée à l’Assemblée, et pour laquelle la ministre de l’écologie, Brune Poirson, parle d’un « big bang » dans la poubelle des Français ?

Il y a un effort de la part du gouvernement d’optimiser la collecte de certains types de déchets plastique. Mais derrière l’appellation « consignage » des bouteilles en plastique, il y a surtout l’enjeu de parvenir au standard européen de collecte des déchets plastique. L’objectif de l’Union européenne est que tous les emballages plastique soient recyclables d’une manière économiquement efficace d’ici à 2030. Ce n’est donc pas une bouteille qu’on va réutiliser, c’est une bouteille qu’on va recycler. On va simplement changer les règles de financement, de taxation du recyclage. Mieux vaut cela que rien, mais cette loi n’est pas une loi de rupture.Lire aussi Recyclage ou réemploi ? Pourquoi le projet de consigne est contesté

Que faudrait-il alors pour obtenir une telle « rupture » ?

Dans le système actuel, on jette dans une poubelle, on referme le couvercle et on oublie. On fait confiance à un système technique réputé efficient – si je mets dans la bonne poubelle, ce sera bien géré. Mais la bonne poubelle est une boîte noire. « Que deviennent nos déchets ? » est une interrogation récurrente dans l’opinion publique. Il faudrait suivre chacun de nos déchets à la trace pour savoir si telle bouteille s’est retrouvée au fin fond de l’Asie, dans un fleuve, ou est devenue un pull en laine polaire !

Prenez l’exemple des déchets organiques. Sur le plan technique, le lombricompostage domestique est très efficace et l’aspect collectif de la pratique est intéressant. Avec l’installation de lombricomposteurs dans les cours d’immeubles, les habitants coopèrent pour faire vivre cette boîte à ordures. Ce qui change notre rapport aux déchets : avec la relocalisation de nos déchets organiques, une relation plus directe s’instaure.

Plutôt que de viser le « zéro déchet », il faudrait donc nous les réapproprier ?

J’ai l’impression qu’il y a dans le terme « zéro déchet » un héritage hygiéniste, l’idée que le déchet, c’est sale, qu’il faut les considérer comme une menace. Or, les déchets d’hier sont les vestiges archéologiques d’aujourd’hui. Un monde sans restes serait un monde sans histoire. Le fait qu’on produise des résidus est un marqueur du vivant. La paléoanthropologie fait des restes organiques de nourriture un indicateur de la sédentarisation humaine, comme le souligne l’historien et ethnologue André Leroi-Gourhan, avec l’apparition d’ordures à l’entrée des cavernes.

« Les déchets d’hier sont les vestiges archéologiques d’aujourd’hui »

L’une des figures du mouvement Zéro déchetest le chimiste anglais Paul Connett, militant antinucléaire, opposé aux incinérateurs de déchetsdans les années 1970. Il a inspiré la fondation des grandes associations, comme Zero Waste Europe et Zero Waste France, qui défendent une pratique plus ancrée dans le réel, dans des problématiques de gestion des déchets à l’échelon des municipalités, et qui citent souvent la ville toscane de Capannori en exemple pour avoir repris la main sur la gestion des restes.

Cela paraît plus réaliste que les visions macro-industrielle et domestique. La première consiste à faire confiance à l’industrie pour se contrôler elle-même en créant des circuits fermés de recyclage. Or, les ingénieurs le disent très bien, le recyclage, « ça fuit de partout ». La deuxième, dont la papesse est Béa Johnson, perpétue, selon moi, les mêmes écueils que le surconsumérisme, qui isole les individus avec leurs pratiques domestiques. Le philosophe politique américain Michael Sandel parle de « sujet désencombré », qui ressemble au citoyen libéral qui fait attention à « bien jeter », qui n’aurait plus besoin de grand-chose pour vivre, mais qui a toujours un MacBook Pro à portée de main.

Quelles seraient les pistes pour repenser notre société et ses déchets ? Vous parlez de changer les imaginaires…

Qu’on le veuille ou non, il va falloir faire avec ces restes toxiques et irréversibles dont on ne veut pas. La figure du chiffonnier peut nous y aider – avant leur interdiction, en 1946, la France en comptait 500 000. L’écocitoyen continue de considérer le déchet comme un problème. Le changement d’imaginaire est là. Le chiffonnier qui ne pourrait pas s’emparer d’un déchet pourrait dire « ce déchet-là, il ne faut plus le produire ». Nous devons être à même de nous autoréguler vis-à-vis des formes matérielles qu’on produit.

* Par déchets municipaux, on entend les déchets collectés et traités par ou pour les communes. Ils comprennent les déchets des ménages, y compris les encombrants, les déchets assimilés produits par les activités commerciales, les bureaux, les institutions et les petites entreprises, ainsi que les déchets d’entretien des jardins et des espaces verts, les déchets de nettoiement de la voirie, le contenu des poubelles publiques et les déchets des marchés s’ils sont traités comme des déchets ménagers. La définition exclut les déchets issus de l’assainissement des eaux usées urbaines, ainsi que les déchets des activités de construction et de démolition. Cet indicateur est mesuré en milliers de tonnes et en kilogrammes par habitant (OCDE).

Et vous qu’en pensez-vous ?

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